‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 328 sur 445 · LIVRE XI, CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

LIVRE XI, CHAPITRE VIL

consolations à la Trappe, éloignée seulement de cinq lieues de La Ferté- Vidame, où il résidait assez souvent (1).

« C'était, dit-il, la seule terre bâtie où mon père passait les automnes. Il avait fort connu M. de la Trappe dans le monde. Il y était son ami particulier, et cette liaison se resserra de plus en plus depuis sa retraite si voisine de chez mon père, qui l'y allait voir plusieurs fois tous les ans. Il m'y avait mené quoique enfant presque encore. M. de la Trappe eut pour moi des charmes qui m'attachèrent à lui, et la sainteté du lieu m'enchanta. Je désirais toujours d'y retourner, et je me satisfis toutes les années, et souvent plusieurs fois, et des huitaines de suite. Je ne pouvais me lasser d'un spectacle si grand et si touchant, ni d'admirer tout ce que je remarquais dans celui qui l'avait dressé pour la gloire de Dieu, pour sa propre sanctification et celle de tant d'autres. Il vit avec bonté ces sentiments dans le fils de son ami; il m'aima comme son propre enfant et je le respectai avec la même tendresse que si je l'eusse été. Telle fut cette liaison singulière à mon âge, qui m'initia dans la confiance d'un homme si grandement et si saintement distingué, qui me lui fit donner la mienne, et dont je regretterai toujours de n'avoir pas mieux profité. Je n'y allais que clandestinement, pour dérober ces voyages aux discours du monde (2). »

Les jeunes gens en général, surtout à l'âge de vingt ans, ont naturellement une certaine aversion pour les sombres cloîtres; mais celui-ci, malgré sa sévérité, ses rigueurs effrayantes, avait je ne sais quels charmes qui attiraient tous les âges. L'abbé de Rancé, jusque sous son froc, avait une amabilité et des grâces dont on ne pouvait se défendre : le jeune duc de Saint-Simon fut véritablement épris. Il le prouva en maintes circonstances, et surtout dans celle que nous allons raconter.

On avait déjà fait circuler bien des médailles représentant l'abbé de la Trappe, mais c'était à son insu : il y avait montré toute sa vie l'opposition la plus prononcée, et il avait été impossible de le faire consentir sur cela à la moindre complaisance, quoique ses meilleurs amis l'en eussent souvent

pressé.

La première médaille qui parut, était l'ouvrage d'un sieur Bertinet, payeur des rentes. Comme il avait un talent merveilleux pour ces sortes de choses, il la fit d'idée, en voyant passer dans la rue l'abbé de Rancé, qui se rendait à l'Institution de l'Oratoire, où il logeait dans ses voyages de Paris. Il y en eut une autre, faite encore d'idée par un sieur Chéron, qui, étant venu à la Trappe avec cette intention, observa le mieux qu'il put le P. abbé

(1) Mérn., I, I, p. 188.

(2) Ibid., p. 140.

toutes les fois qu'il le vit à l'église; elle a pour devise : Redivivaper illum Thebais. Nous ne parlerons pas du buste en terre que M. Maisne tenait soigneusement sous clef, ne l'ayant jamais montré qu'à deux ou trois personnes qui lui avaient promis le plus grand secret.

En 1690, il arriva deux peintres envoyés de Paris pour le saisir pendant qu'il dirait la messe. Ils se présentèrent même comme postulants, afin d'avoir les entrées plus libres et un accès plus facile; mais le P. abbé ayant été averti à temps de leur dessein par une personne du dehors, ne dit point la messe ce jour-là, et ils furent forcés de s'en retourner sans l'avoir vu (1).

Enfin, au mois de mai 1695, on voyait à Paris, et on vendait sous les charniers de l'église des Saints-Innocents, une médaille en bronze dont voici l'origine : le Fr. Armand , convers de la Trappe et quelque peu graveur, avait d'abord simplement tracé l'empreinte de la figure de l'abbé sur une ardoise avec de la cire blanche, et cela par fantaisie, sans en rien dire à personne. Un ami de la maison, qui s'y trouvait alors, étant entré dans la cellule de ce Frère pour y faire une emplette de plusieurs objets pieux, fut frappé de la ressemblance de cette empreinte et voulut à toute force l'avoir. Il l'emporta à Paris, la fit couler en bronze et la répandit dans le public. Autour de la tête on lisait : Abbas de Trappa. Au revers on voyait la religion avec cette inscription : Labor est ante me; au-dessous du buste étaient écrits ces mots : Restauratori vitœ monasticœ (2).

Les ennemis de l'abbé de Rancé s'emparèrent de cette médaille et s'efforcèrent d'en donner les plus injustes et les plus odieuses explications, l'attribuant à l'orgueil, à la vanité, à l'envie qu'il avait de faire parler de lui dans le monde une dernière fois. Lorsqu'il l'apprit, il en eut beaucoup de douleur et de regret. Il s'efforça en vain d'arrêter la circulation de cette pièce; ses prières, ses plaintes et ses menaces furent inutiles. « En vérité, écrivait-il alors, je ne comprends plus rien aux hommes. J'ai fait ce que j'ai pu pour empêcher celui dont vous me parlez de remplir le monde de ces beaux portraits dont il a daigné vous faire part. Il ne m'a pas été possible de rien gagner avec tout le crédit que j'ai sur lui... On serait heureux si on n'avait plus de commerce avec les hommes, mais, par malheur, la Thébaïde n'est plus ouverte. Je suis lassé de vivre, et je n'aspire qu'après un monde nouveau (3). »

Mais plus l'abbé de Rancé désirait que son nom et son image fussent

(1) Maupeou, Vie de M. l'abbé de la Trappe, t. II, p. 233.

(2) Portef. du R. P. Léonard de Sainte -Catherine de Sienne, p. 19 (Biblioth. Imp.).

(3) Lettres de l'abbé de Rancé, Bibl. Impér., MS, n° 1526.

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