‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 329 sur 445 · LIVRE XI, CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE XI, CHAPITRE VII

effacés à jamais de la mémoire des hommes, plus les hommes s'efforçaient de les perpétuer par tous les moyens que l'art et la science pouvaient leur fournir. Ses amis, voyant le dépérissement continuel de sa santé, craignaient à tout moment de le perdre; ils voulurent avoir son portrait en grand, tiré d'après nature. La chose paraissait impossible; car comment espérer pouvoir ravir cet homme à lui-même, malgré lui ! Cependant, elle fut exécutée par l'adresse, pour ne pas dire par la supercherie du duc de Saint-Simon, qui nous en a laissé le récit (1) :

« Il y avait longtemps, dit-il, que l'attachement que je portais à M. de la Trappe, et mon admiration pour lui, me faisaient désirer extrêmement de pouvoir conserver sa ressemblance après lui, comme ses ouvrages en perpétueraient l'esprit et les merveilles. Son humilité sincère ne permettait pas qu'on pût lui demander la complaisance de se laisser peindre. On en avait attrapé quelque chose au choeur, qui produisit quelques médailles assez ressemblantes ; mais cela ne me contentait pas. D'ailleurs, devenu très infirme, il ne sortait presque plus de l'infirmerie et ne se trouvait plus en lieu où on le pût attraper. Rigaut était alors le premier peintre de l'Europe pour la ressemblance des hommes et pour une peinture forte et durable. Mais il fallait persuader à un homme aussi surchargé d'ouvrage de quitter Paris pour quelques jours, et voir encore avec lui si sa tête serait assez forte pour rendre une ressemblance de mémoire. Cette dernière proposition, qui l'effraya d'abord, fut peut-être le véhicule de lui faire accepter l'autre. Un homme qui excelle sur tous ceux de son art, est touché d'y exceller d'une manière unique ; il en voulut bien faire l'essai. »

Rigaut promit de garder le secret le plus complet , exigeant mille écus comptant à son retour, voulant en outre être défrayé, aller en chaise de poste en un jour et revenir de même. Le duc ne voulut pas contester et le prit au mot de tout. C'était au printemps de cette année, il demanda que l'opération eût lieu dans l'automne, à son retour de l'armée. En même temps il communiqua son dessein au nouvel abbé de la Trappe, à M. Maisne, secrétaire , et à M. de Saint-Louis qui ne désiraient pas moins que lui ce portrait.

Revenant de Fontainebleau le 25 octobre, le duc ne coucha qu'une nuit à Paris où il prit aussitôt ses mesures avec Rigaut, et se mit en route. Arrivé à la Trappe, il eut d'abord une entrevue avec ses complices. On vit encore plus de difficulté dans l'exécution qu'on ne l'avait prévu. Le temps le plus propre pour réussir était cependant celui qu'on avait choisi. L'abbé

(1) Voir los Mémoires complets et authentiques du duc de Sai?it-Simon, t. I, p. VI 9 et 42:*, Ôdit. 1829.

de Rancé , malade et affaissé , était si recueilli en lui-même et si abîmé en Dieu, que quelque part qu'il parût prendre à ce qui se passait au dehors, la sérénité de son visage était plutôt une marque de la joie de son cœur que de l'attention de son esprit. Toutefois , il y avait du danger; car, s'il s'apercevait de la moindre chose, il ne fallait plus espérer de trouver accès auprès de lui. On n'appréhendait pas qu'il devinât, mais on avait lieu de craindre qu'il ne vît qu'on était embarrassé , et qu'il ne vînt à penser à autre chose qui n'aurait pas moins embarrassé que s'il avait deviné. Enfin, après bien des observations de part et d'autre , on convint que le meilleur était que le peintre le regardât avec toute l'attention possible,pendant deux ou trois entretiens qu'on pourrait avoir de lui, et qu'ensuite il irait travailler d'idée.

Le duc fit immédiatement une première visite à l'abbé de Rancé, et lui dit qu'un officier de sa connaissance avait une telle passion de le voir qu'il le suppliait de vouloir bien consentir à le recevoir; que cet officier étant fort bègue , ne l'importunerait pas de ses discours , mais qu'il se dédommagerait par ses regards. L'abbé de Rancé sourit avec bonté , trouva cet officier curieux de bien peu de chose et promit de le voir.

Le lendemain , dès le matin, le nouvel abbé mena Rigaut dans une espèce de cabinet qui servait à l'abbé de Rancé pour y travailler pendant le jour. Ce cabinet était éclairé des deux côtés, et n'avait que des murailles blanches avec quelques estampes de dévotion , des sièges de paille et un bureau. Rigaut trouva ce cabinet à souhait pour la lumière, et la place où l'abbé avait coutume de s'asseoir très propre pour le bien regarder à son point.

« L'après-dinée , dit le duc , je présentai mon officier à M. de la Trappe qui s'assit dans la situation qu'on avait remarquée le matin , et demeura environ trois quarts d'heure avec nous. La difficulté de parler de l'officier lui fut une excuse de n'entrer guère dans la conversation, d'où il s'en alla jeter sur la toile toute préparée les images et les idées dont il s'était bien rempli. M. de la Trappe, avec qui je restai encore fort longtemps et que j'avais moins entretenu que songé à amuser, ne s'aperçut de rien et plaignit seulement l'embarras de la langue de cet officier.

« Le lendemain , la même chose fut répétée. M. de la Trappe trouva d'abord qu'un homme qu'il ne connaissait pas et qui pouvait si difficilement mettre un mot dans la conversation l'avait suffisamment vu , et ce ne fut que par complaisance qu'il ne voulut point me refuser de le laisser venir. J'espérais qu'il n'en faudrait pas davantage, et ce que je vis du portrait me le confirma , tant il me parut bien pris et ressemblant ; mais Rigaut voulut absolument encore une séance pour le perfectionner à son gré.

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