‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 330 sur 445 · LIVRE XI, CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE XI, CHAPITRE VII

Il fallut donc l'obtenir de M. de la Trappe qui s'en montra fatigué, et qui me refusa d'abord ; mais je fis tant que j'arrachai plutôt que je n'obtins de lui cette troisième visite... Je dis à Rigaut de faire en sorte de n'avoir plus à y revenir, parce qu'il n'y avait plus le moyen de l'espérer. Il m'assura qu'en une demi-heure il aurait tout ce qu'il s'était proposé , et qu'il n'aurait pas besoin de le voir davantage. En effet , il tint parole et ne fut pas la demi-heure entière. »

Quand il fut sorti, l'abbé de Rancé témoigna au duc sa surprise d'avoir été tant et si longtemps regardé. Le duc répondit que c'était l'homme du monde le plus curieux, et qui avait toujours eu le plus grand désir de le voir; qu'il en avait été si ravi qu'il n'avait pu détacher de lui ses yeux, et que ne pouvant lui parler, il n'avait songé qu'à se satisfaire en le regardant tout à son aise. « Je changeai de discours , dit le duc, et sous prétexte de le mettre sur des choses qui ne s'étaient pu dire devant Rigaut, je cherchai à le détourner des réflexions sur des regards qui, n'étant que pour ce que je les donnai, étaient, en effet , si peu ordinaires que je mourais toujours de peur que leur raison véritable ne lui vînt dans l'esprit, ou qu'au moins il n'en eût des soupçons qui eussent rendu notre dessein ou inutile ou fort embarrassant à achever. Le bonheur fut tel qu'il ne s'en douta pas (1). »

Si un mensonge pouvait être excusable , si une tromperie pouvait être innocente à raison du but qu'on se propose , celle-ci l'eût été certainement. La démarche du duc était toute de cœur : il considérait l'abbé de Rancé comme son meilleur ami, comme son père; il voulait conserver sa présence même après que la mort la lui aurait enlevée, propager l'exemple de ses vertus en propageant son portrait , multiplier l'affection en multipliant la figure d'un homme qu'on ne pouvait voir sans l'aimer.

Rigaut travailla le reste du jour et le lendemain encore , sans plus voir l'abbé de Rancé dont il avait pris congé en se retirant la troisième fois; et son œuvre fut aussi parfaite que s'il eût peint à découvert sur l'individu même et à loisir. La ressemblance était de la dernière exactitude: la douceur, la sérénité, la majesté de la figure , le feu noble, vif et perçant des yeux, la finesse et l'esprit qu'exprimait sa physionomie, cette candeur, cette sagesse, cette paix intérieure d'un homme qui possède son âme, tout était rendu , jusqu'aux grâces qui n'avaient point quitté ce visage exténué parla pénitence, l'âge et les souffrances.

Le duc de Saint-Simon , gentilhomme qui se piquait d'honneur et de

(1) Le récit de cotte aventure a été touché par Maupeou, Vie de M. Vabbé de la Trn/>/>e, t. Il, p. 242.

loyauté , comprit bien qu'il avait manqué de délicatesse et de franchise en cette circonstance; il pensa surtout à la peine qu'en ressentirait l'abbé de Rancé, et avant son départ, il lui écrivit une lettre qu'on ne devait lui remettre que le lendemain et dans laquelle il demandait pardon. L'abbé fut très affligé de voir qu'on avait ainsi abusé de sa bonne foi et de sa confiance; il le regretta profondément, moins encore pour lui que pour le monde qui, ignorant tout le mystère, ne manquerait d'en parler à sa façon et de lui en faire un crime. Toutefois, l'aimable voleur se jetait à ses pieds pour le supplier de lui pardonner, et il ne pouvait ne pas lui faire grâce. La réponse qu'il lui adressa finissait par ces mots qui peignent l'âme mieux que Rigaut n'avait peint le corps : « Vous n'ignorez pas qu'un empereur romain disait qu'il aimait la trahison , mais qu'il n'aimait pas les traîtres ; pour moi, je pense tout autrement : j'aime le traître , mais je ne peux aimer la trahison (1). »

Dès que Rigaut fut arrivé à Paris, il prit son pinceau et se mit à l'œuvre. Il avait promis un secret absolu au duc de Saint-Simon ; mais à mesure que son travail avançait , il était tellement ravi d'avoir réussi d'une manière si nouvelle et si extraordinaire, que son amour-propre ne put tenir plus longtemps. Trois mois après, c'est-à-dire vers le mois de février suivant, sur le point de livrer son tableau , il céda au violent désir qu'il avait de le montrer à plusieurs de ses amis ; et on sut bientôt dans tout Paris qu'il s'agissait du portrait de l'abbé de Rancé. Après la vanité vint le profit qui acheva de le séduire : il ne se contenta pas des mille écus qui lui avaient été comptés ; de son propre aveu , il tira et vendit des copies pour plus de 25,000 livres.

Les ennemis de l'abbé de Rancé s'agitèrent encore et crièrent beaucoup à cette occasion , lui reprochant d'avoir voulu attirer sur lui l'attention du monde, et par la célébrité de l'artiste assurer une sorte d'immortalité à l'image même d'un corps qu'il devait compter pour rien. Cela fit beaucoup de bruit, malgré tout ce que purent dire Rigaut et le duc de Saint-Simon qui a raconté très longuement dans ses Mémoires la manière dont la chose s'était passée, afin que le saint abbé ne fût pas soupçonné de la complaisance de s'y être prêté (2).

(1) Maupeou, Vie de M. V abbé de la Trappe, t. II, p. 245.

(2) Une lettre de M. Maisne à l'abbé Nicaise vient corroborer de point en point ce curieux récit : « Je suis surpris, lui dit-il, aussi bien que vous, Monsieur, que nous n'ayons pas encore un portrait gravé de notre Père, y en ayant tant de copies à l'huile- Peut-être ne savez- vous pas à qui nous sommes redevables du premier original. On avait fait jusqu'ici plusieurs entreprises ou tentatives pour le surprendre, parce qu'il n'avait jamais voulu consentir à nous le donner; mais un jeune seigneur de la cour,

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