LIVRE XI, CHAPITRE VII
A la fin de mai 4697, on envoya à la Trappe une copie du tableau que Ton suspendit au fond du Chapitre. L'abbé Dom Armand-François mandait le 27 juin suivant à l'abbé Nicaise : « Je vous conjure d'employer toutes vos prières et celles de vos amis pour la conservation du grand homme qui fait tous les délices de notre désert et la consolation de tant d'âmes. Nous avons le plaisir de le voir à présent de toute sa hauteur dans notre Chapitre, composant les belles instructions qu'il y a prononcées autrefois de sa bouche , ce qui est bien capable de nous animer à la pratique de tant de grandes vérités qui forment la perfection de notre état. Je puis me flatter d'avoir un peu contribué à ce pieux larcin. Le saint homme m'assure bien qu'il ne me le pardonnera jamais; mais j'espère que Dieu ne sera pas si rigoureux dans ses jugements, et que j'en obtiendrai de lui plus facilement le pardon... On peut dire que l'ouvrier a parfaitement réussi dans une entreprise si difficile, car la seule imagination lui a fourni toute la beauté de cet ouvrage. »
Les plus célèbres artistes de ce temps , Drevet et Edelinck , gravèrent ce portrait qui fut bientôt entre les mains d'un grand nombre de personnes. On se plut à y ajouter les plus élogieuses inscriptions (1). Mais qu'est devenu l'original de Rigaut? Quelques connaisseurs prétendent qu'il se trouve à l'hôpital de Carpentras, et voici comment : Saint-Simon, diton, l'aurait offert au pape Clément XII ; Sa Sainteté l'aurait ensuite donné
voisin de la Trappe, ami de père en fils du P. abbé, et qui n'avait pas moins d'envie que nous d'avoir ce précieux gage, amena avec lui, dans une visite qu'il nous rendit, un homme que l'on ne pouvait prendre que pour un capitaine du régiment de ce jeune seigneur et son ami. Notre Père y fut si bien trompé , qu'il n'eut jamais la moindre défiance. Cet homme donc se trouva à la première conversation et à la première entrevue ; il y parla peu ; mais, ayant beaucoup regardé et examiné, il sortit quelque temps après, comme par respect, pour laisser ce seigneur avec notre Père ; et, étant dans son appartement où il avait une toile préparée, il se trouva l'esprit si rempli de cette première idée, qu'il en fit une ébauche qui nous surprit tous, tant il y avait déjà de ressemblance. A deux jours de là, ayant rendu une seconde visite semblable à la première, il se confirma dans une ressemblance si fidèle, qu'il n'eut plus rien à faire, et on ne peut douter que Dieu ne s'en soit mêlé et qu'il n'ait voulu que l'en eût ce portrait pour la consolation de ceux qui aiment notre Père, car il est fort rare qu'on puisse, de la seule idée, perfectionner un tel ouvrage.
« Le peintre étant parti, le jeune seigneur, partant lui-màme, écrivit à notre Père et lui découvrit la surprise qu'il lui avait faite, lui demanda pardon et en des termes qui le lui firent, obtenir. Aussi bien, il n'y avait plus de remède. Le jeune seigneur est M. le duc de Saint-Simon, et le peintre est Rigaut, le plus habile homme que nous ayons aujourd'hui, particulièrement en portrait. » (Feuillet de Couches, Causeries d'un curieux, 1. 1, p. 337.)
(1) Dans des lettres de Bosquillou à l'abbé Nicaise, on Ut : «Je n'ai point le portrait m M. de la Trappe gravé par Drevet; on assure qu'Kdelinck doit le graver d'après Rigaut.... Je vous prie de faire part à M. Le Gouz d'une inscription latine que M. l'abbé Boutard a bien voulu faire, à ma prière, pour ce portrait, etc. » (Collect, Nicaise, t. IV.)
à son secrétaire Dom Malachie d'Inguimbert , ancien moine trappiste de Buon-Solazzo , en Toscane , conséquemment l'un des enfants de l'abbé de Rancé. Dom Malachie ayant été nommé à l'évêché de Carpentras, l'aurait apporté en France avec beaucoup d'autres objets précieux, et ayant fondé ou restauré le grand hospice de sa ville épiscopale, il l'y aurait fait déposer (1); mais nous croyons que ce n'est qu'une copie de Rigaut (9).