‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 333 sur 445 · LIVRE XI, CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE XI, CHAPITRE VIII

néral, elle eut sur nous tous, tant que nous étions, cet effet de nous faire louer et remercier Dieu qui a voulu donner de nos jours un exemple si signalé de la grandeur de sa miséricorde et de la toute-puissance de sa grâce. » Il le pressait ensuite au nom de Dieu et du salut des âmes de publier d'autres Relations (1).

L'abbé de Rancé en avait une vingtaine qui étaient manuscrites et entre les mains de ses religieux. Il pria M. Gerbais de lui dire s'il ne pourrait pas les lui envoyer pour en prendre connaissance et les revêtir de son approbation. M. Gerbais y consentit, et on les lui adressa, mais ce savant docteur n'ignorait pas avec combien de dépit et de murmure les religieux dégénérés et les ennemis de la Trappe, accueillaient ces merveilles qui ne pouvaient que les confondre. Il aurait voulu, pour éviter de regrettables conflits, qu'on changeât le titre et le mode ordinaire de ces publications. Il en écrivit à l'abbé de Rancé. Celui-ci répondit qu'il entrait dans sa pensée ; qu'il serait assurément bien mieux qu'elles fussent en forme d'instruction, et qu'il le priait de vouloir bien les lui renvoyer. Mais il trouva tant de difficultés à opérer le changement qu'on lui conseillait, qu'il prit le parti de laisser ces récits tels qu'ils avaient été composés dès le principe. M. Gerbais, voyant qu'on voulait conserver la première rédaction, aurait été d'avis qu'on ne les publiât pas (2). « Si j'avais écouté mes inclinations propres, lui disait l'abbé de Rancé, j'aurais déféré aux vôtres ; mais je vous avoue que je me suis vu pressé de tant de gens de tant d'endroits différents qui ont été touchés de ces récits, tels qu'ils ont été faits jusqu'alors, que je n'ai pu résister à leurs instances. Je vous dirai, Monsieur, un fait considérable qui est arrivé depuis peu. Un religieux d'une Observance réformée embrasse les mitigations, et ne trouvant pas que cet état suffit pour le mettre à son aise autant qu'il le souhaitait, il part pour s'en aller à Rome, afin de demander lui-même sa sécularisation. Il arrive à Lyon : pendant qu'on lui apprêtait à manger, il trouva la Vie de Dom Muce dans la chambre où il était. Cette lecture fit tant d'impression sur son cœur, que, dans le moment, il retourna sur ses pas et s'en vint à la Trappe, où il en embrassa la vie. Ce sont assurément des coups extraordinaires; cependant il en arrive souvent de cette nature, et j'en pourrais citer plusieurs presque semblables (3). »

Il n'y a rien à répondre à de pareils faits : M. Gerbais fut forcé d'approuver; toutefois, il le fit en quelques mots très secs et très courts, et

(1) Correspondance inédite de l'abbé Gerbais et de l'abbé de Rancé (Arsenal, 375).

(2) Ibid.

(3) Ibid.

encore y mit-il pour condition que l'abbé de Rancé supprimerait l'Avertissement qui devait précéder, afin que son nom et sa personne étant effacés, il parût être entièrement étranger à cette publication, et ne donnât de la sorte aucune prise à la jalousie et à la haine de ses ennemis. L'abbé de Rancé fit à regret le sacrifice de sa Préface à la prudence du siècle. « Elle ne paraîtra pas, puisque vous le jugez à propos, écrivit-il; mais je vous supplie de croire que je donne cela à votre considération toute pure. Car, dans la vérité, il n'y a rien présentement dont le désir soit plus éteint dans mon cœur que celui d'être estimé du monde. Je suis tout prêt de le quitter, et je sais que c'est une chose bien rare d'avoir tout ensemble l'approbation de Dieu et celle des hommes. Il est vrai que je m'étais laissé vaincre, comme je vous l'ai déjà mandé, aux instances pressantes de quantité de personnes de qualité et de piété, et que, sans cela, ces Relations même n'auraient pas paru. Cependant je crois que Dieu a voulu qu'elles devinssent publiques. Il n'y a que quatre jours que je reçus encore des lettres des endroits du royaume les plus éloignés, par lesquelles des gens d'un rang et d'une qualité distinguée me témoignent une joie extraordinaire de ce qu'on les avait assurés que ces Vies allaient paraître, et qu'ils les attendaient avec impatience pour se préparer à la mort. »

Le livre fut achevé d'imprimer le 14 septembre de cette année, en deux volumes renfermant ensemble vingt-une Relations (4). Il y a naturellement dans toutes quelque chose d'austère, de dur et d'effrayant comme la Trappe : il semblerait qu'on ne pût les lire sans frissonner. Eh bien! il n'en est rien : aucune lecture n'a plus d'agréments et de charmes. Le style de l'abbé de Rancé, ordinairement grave, sombre et un peu raide, s'éclaire, s'illumine ici ; il s'assouplit, il a une onction qui pénètre, qui touche, qui persuade, qui entraîne.

Il ne publia plus d'autres Relations : ce fut là le dernier bilan de la vie et de la mort à la Trappe qu'il déposa devant son siècle. Jamais, depuis saint Bernard , on n'avait vu dans l'Eglise d'aussi prodigieux exemples d'abnégation, de pénitence et de détachement du monde. C'était toute une série de nouveaux saints, ou, si l'on veut, de nouveaux bienheureux à ajouter à ceux dont il est fait mention dans le grand Ménologe cistercien. La Trappe continuait le premier Clairvaux.

L'abbé de Rancé avait raison contre le docteur Gerbais et contre tous ceux qui étaient opposés à ces publications ; en voici une nouvelle preuve dans le colonel d'Albergotti.

(1) Ces deux vol. sont intitulés : Relations de la mort de quelques religieux de l'abbaye de la Trappe. (Paris, Flor. Delaulne, 1696.)

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