LIVRE XI, CHAPITRE VIII
Dès le XIIIe siècle, la famille des Albergotti était déjà fameuse à Arezzo par les grands évêques et les célèbres juristes qu'elle avait donnés à l'Eglise et aux écoles. François Albergotti avait professé le droit civil et canonique avec une si grande réputation, que ses concitoyens l'ennoblirent, lui et sa postérité. Ses descendants ne dégénérèrent point et furent successivement appelés aux emplois les plus importants du duché de Toscane. Cette maison était alliée à celle des Magalotti, protégés du cardinal Mazarin, qui étaient venus prendre du service dans les armées françaises. Ils attirèrent près d'eux quelques-uns de leurs parents, et entre autres le comte et le chevalier d'Albergotti (1).
Ce dernier était à peine sorti de l'enfance, que son père, qui remarquait en lui une grande inclination pour les armes, l'envoya en France, vers son grand'oncle, M. de Magalotti, lieutenant-général des armées du roi, gouverneur de Valenciennes et colonel du régiment Royal-italien. Il reçut son petit-neveu avec toute la bonté et la tendresse d'un père, et n'épargna rien pour lui procurer l'instruction et l'éducation convenables à un enfant de son rang, destiné à la profession militaire.
Le chevalier d'Albergotti n'eut pas plutôt l'âge d'être officier que son oncle l'admit dans son régiment. Il y fit ses premières campagnes, à l'âge de quatorze ans, en qualité de lieutenant. Peu de temps après, il fut nommé capitaine, ensuite major, quoiqu'il n'eût guère plus de vingt ans. Dans cette place importante sa capacité précoce se révéla tout entière. Le roi, toujours attentif à découvrir le mérite et à le récompenser, connut bientôt celui du jeune major, et, comme Sa Majesté prenait plaisir à combler M. de Magalotti de ses bienfaits, elle voulut bien, à sa considération, donner à son neveu le grade de colonel, en lui réservant toujours celui de major dans son ancien régiment.
« Il jouissait, dit la Relation de sa vie, de tous les avantages qui peuvent rendre la vie d'un homme de guerre agréable. Il était jeune, bien fait, aimé et considéré; il trouvait dans son oncle un puissant appui pour parvenir bientôt aux grands emplois. Il se voyait encore exempt des inquiétudes que donnent le soin et l'entretien d'un grand équipage. Le sien passait les hivers en Flandre avec M. de Magalotti. Il y était logé et nourri. Pendant la campagne, il trouvait le même secours chez son autre oncle,
(1) Il y a deux Relations de la vie et de la mort de M. d'Albergotti. L'une se trouve dans les Relations in-12 publiées chez Michallet, Paris, 1702; 2e partie du volume, de la page lut; à lu page 230. — L'autre, plus détaillée, a été publiée séparément chez Florent. Delaulne, 1705, petit in-8° de 75 pages, sans compter deux feuillets liminaires, sous ce titre : Relnt. de la vie et de la mort du Fr. Achille, nomme' dans le monde le chevalier d'Albergotti, natif d"1 Arezzo, en Toscane.
M. d'Albergolli, maréchal de camp. Il avait les mêmes agréments à Paris et à Versailles, lorsqu'il voulait y séjourner, parce que les appointements de ses charges étaient assez considérables pour fournir abondamment à son luxe et à ses plaisirs. »
Que de pécheurs ont été subitement abattus sur la route, comme saint Paul! Combien, lorsque le monde leur souriait le plus, dans un grand festin, un bal, une partie de plaisir, ont été pris instantanément d'un accès de dégoût du monde, et, au lieu de porter à leurs lèvres la coupe enivrante qu'on leur présentait, l'ont brisée sous leurs pieds et se sont sauvés!. C'est ce qui arriva au colonel d'Albergotti. Un jour, à Paris, chez son oncle Magalotti, quelques heures avant un grand diner, la grâce divine fut pour lui tout à la fois un éclair et un coup de foudre : un éclair qui traversa son cœur et l'illumina; un coup de foudre qui le frappa et creusa devant lui un abîme, l'abîme du néant des plaisirs et des choses de la terre. Il en mesura la profondeur; toutes ses illusions se dissipèrent comme un songe; il éprouva cette tristesse, cette mélancolie profonde qui suit toujours les grandes déceptions ; les larmes vinrent et coulèrent en abondance. Sa figure révélait trop le trouble et l'émotion de son âme pour paraître à table avec les invités, il se fit donc excuser poliment et pria le maître d'hôtel de le servir dans sa chambre. Après le repas, il alla se jeter sur un siège dans un coin pour continuer ses méditations. Un livre tomba par hasard sous sa main et une voix intérieure semblait lui dire , comme à saint Augustin : toile, lege, prends et lis. C'était la Relation des derniers moments du comte deSanténa, qu'un de ses domestiques lisait alors et qu'il avait laissée là par oubli.
Il serait bien aveugle, celui qui ne verrait pas l'action de la Providence dans ce concours de circonstances extraordinaires ! Si un seul cheveu de notre tête ne tombe pas à terre sans la permission de Dieu, ah ! qui pourra jamais dire l'économie de ses miséricordes envers une âme qui vaut le prix du sang de son Fils !
Le colonel lut avec un indicible saisissement le récit ou plutôt le drame de la conversion et de la mort du comte de Santéna, militaire et officier supérieur comme lui. Son parti fut pris aussitôt de l'imiter, c'est-à-dire de tout quitter pour se donner entièrement à Dieu. Après encore bien des combats qu'il eut à soutenir contre la chair et le sang, il se décida à envoyer à la Trappe un de ses domestiques chargé d'une lettre pour l'abbé de Rancé ; elle était ainsi conçue :
A l'armée de Flandre, le 28 juillet 1696.
« Je suis un gentilhomme italien, âgé de vingt-cinq ans; je demeure