LIVRE XI, CHAPITRE VIII
en ce pays-ci avec quelques parents qui y tiennent d'assez hauts rangs. Je suis au service du roi depuis plus de dix ans; je commande un régiment et je suis colonel. Je vous conjure, par tout ce qui peut toucher un cœur, d'avoir la charité de tendre les bras à un pauvre pécheur et de secourir son âme abandonnée. Accordez-moi une place parmi vos Frères, près de vous, pour que j'expie mes iniquités. Que si mon corps, trop faible et trop délicat, gémit et souffre sous le poids de vos austérités, j'en aurai d'autant plus de joie que je ne cherche qu'à le mortifier. J'en veux faire à mon Dieu un sacrifice entier. Ainsi j'espère, quoi qu'il puisse arriver, que vous me permettrez, sain ou malade, d'achever mes jours dans votre sainte maison, qui est destinée pour opérer mon salut. J'ai pris la liberté de vous envoyer ce domestique sans livrée, afin que la chose soit secrète. Du moment que mes mesures seront prises, si j'ai une réponse favorable, j'irai me jeter à vos pieds pour recevoir le saint habit de religion aussitôt que je serai arrivé, et cela pour prévenir les instances de mes amis et les oppositions de ma famille. Je partirais aussitôt que la campagne serait finie, ce qui sera bientôt. Je vous supplie aussi en grâce de m'envoyer un petit abrégé de vos exercices journaliers. J'aurai soin, dans le reste de cette campagne, de m'en instruire, pour pouvoir avec plus de facilité me réduire à ces règles. Enfin, priez le Seigneur, mon Révérend Père, qu'il fortifie en moi cette bonne inspiration, qui ne vient ni de dégoût, ni de chagrin, ni de quelque ferveur passagère, mais uniquement de la bonté de Dieu qui me l'a donnée depuis longtemps et qui me presse de l'exécuter. Au reste, qu'il ne vous paraisse point étrange que, n'ayant aucun mérite qui puisse me donner accès auprès d'une personne comme vous, je prenne la liberté de m'y adresser si familièrement : je vous en demande mille pardons. Mais je vous regarde déjà comme mon père et comme un habile pilote qui doit me sauver du naufrage. »
L'abbé de Rancé était habitué depuis longtemps à ces prodiges, à ces merveilles de la grâce ; rien en ce genre ne pouvait plus le surprendre. Après avoir réfléchi devant Dieu sur ce que lui mandait le colonel d'Albergotti, il lui répondit d'achever la campagne, et de venir ensuite à la Trappe, s'il persévérait dans sa résolution et s'il n'avait dans le monde aucun de ces engagements incompatibles avec la profession religieuse. 11 lui promettait même que les infirmités qui pourraient lui survenir ne seraient point pour lui une cause d'exclusion, si on lui voyait assez de fermeté pour soutenir sa pénitence jusqu'à la mort. Il lui envoya, comme il le désirait, un abrégé des exercices réguliers de la maison et des principales austérités qui s'y pratiquaient.
Notre colonel reçut la réponse de l'abbé de Rancé avec bonheur, et,