II
dans l'impatience d'embrasser une vie dont on lui faisait une peinture qui aurait dû, ce semble, l'effrayer, il serait parti à l'instant même, si son tour de marcher ne l'eût retenu encore quelque temps. Il eut ordre de commander un détachement d'infanterie qui devait escorter un fourrage que l'on voulait faire dans un village dont le château-fort était occupé par l'ennemi. Avant l'attaque des avant-postes, il éleva son cœur à Dieu et lui fit cette courte prière : « Seigneur, si vous me destinez à finir mes jours à la Trappe, préservez-moi du danger où mon devoir m'expose à cette heure. Que si, au contraire, vous voulez que j'y périsse, votre volonté soit faite; je mourrai content si vous avez mon sacrifice agréable. »
Dieu exauça sa prière, et quoique l'action fût fort chaude de part et d'autre, et qu'il se trouvât au plus fort de la mêlée, il en revint sain et sauf, et en eut toute la gloire aux yeux de ses chefs. Ce dernier engagement ayant fini la campagne, le colonel, sans perdre de temps, mit ordre à ses affaires, prit la poste et se rendit à la Trappe.
Aussitôt qu'il y fut arrivé, l'abbé de Rancé lui donna audience. Dès ce premier entretien, il n'eut pas de peine à discerner quel esprit l'avait conduit dans le désert, il trouva en lui des sentiments si purs, si élevés, si conformes à la vocation qu'il voulait embrasser, qu'il ne douta pas que les suites n'en fussent très heureuses. C'était la veille de la bénédiction du nouvel abbé. Comme cette cérémonie avait al tiré un grand nombre d'étrangers, il craignit d'être reconnu et voulut rester une semaine dans une chambre isolée de l'hôtellerie. Il fut ensuite admis aux exercices de la maison, et, après trois ou quatre jours, il demanda instamment l'habit de novice, qu'on lui accorda avec le nom de Frère Achille. Il fut dès le commencement tout ce qu'il devait être, c'est-à-dire un parfait religieux. Il eut à subir pendant son noviciat trois rudes épreuves dont il sortit victorieux. Un jour le R. P. abbé le fit appeler et lui dit qu'un de ses meilleurs amis venait d'arriver à la Trappe, désirant extrêmement le voir et l'entretenir du projet qu'il avait formé de le suivre dans sa retraite. Il lui observa que, n'étant pas encore engagé par des vœux, il pouvait lui parler sans aucun scrupule; que d'ailleurs c'était une occasion favorable de gagner une âme à Dieu. Le Frère Achille répondit qu'en se consacrant à Jésus- Christ dans le désert, il avait fait le sacrifice de ses parents et de ses amis, qu'il ne s'en ressouvenait plus que dans ses prières ; que s'il en recevait un, il n'y aurait pas de raison pour ne pas en recevoir un autre , et qu'il n'existerait plus alors de solitude pour lui. Il supplia donc le P. abbé de le dispenser de le voir; il ne voulut pas même savoir son nom. II ajouta qu'on serait plus édifié de son silence que de tout ce qu'il pourrait dire. C'est ce qui arriva.