‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 337 sur 445 · LIVRE XI, CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE XI, CHAPITRE VIII

En effet , ce silence même , cette abnégation sublime toucha profondément cet ami : ce fut comme une flèche enfoncée dans son cœur, et qu'il emporta dans le monde. Il n'y eut ni paix ni repos. La voix de Dieu et de sa conscience le pressant sans cesse, il fallut revenir au désert pour s'immoler enfin , comme le cerf qui, après de longs circuits, revient mourir à la place même où il a été blessé. Après une année de noviciat, il prit l'habit. Le lendemain de sa vêture, il demanda une grâce au Père abbé, c'était de dire un mot en sa présence au Frère Achille, et d'entendre pareillement un mot de sa bouche avant d'entrer dans l'éternel silence de la Trappe. Le Père abbé le proposa au Frère Achille, mais il le trouva aussi ferme et aussi inflexible que la première fois. Il répondit très bien que leur amitié était devenue, de charnelle et de terrestre, spirituelle et céleste, et qu'ils ne pouvaient plus l'entretenir que par des moyens de même nature, en présence de Dieu par la prière et la pratique des mêmes observances; qu'ils avaient voué l'un et l'autre le sacrifice complet d'eux-mêmes, qu'il ne leur était pas permis de se rien réserver de la victime.

On a su de l'ami du Frère Achille que se trouvant près de lui dans les travaux du jardin et des champs , ainsi que dans les autres exercices du dehors , il avait souvent cherché à attirer son attention par quelques petites avances innocentes, et qu'il n'avait jamais pu en obtenir, nous ne dirons pas une parole, mais un regard , un geste , un signe de vieille affection et de souvenir. Sans doute, le cœur sentait toujours; mais la Règle mais le devoir était là se dressant contre, terrible, impitoyable. La nature se soulevait et réclamait quelquefois; mais la grâce accourait aussitôt pour la saisir et étouffer sa voix.

Les parents du colonel d'Albergotti ayant su qu'il était à la Trappe, voulurent lui tendre un piège : ils lui envoyèrent quelqu'un pour lui dire que les papiers de son régiment étaient égarés par sa faute, qu'il avait encore à régler certaines affaires importantes , et qu'il ne pouvait se dispenser de revenir en Flandre pour quelques jours. Le Père abbé crut la chose assez grave pour lui enjoindre d'avoir une explication avec cet homme. Il eut bien vite deviné qu'on voulait l'arracher de ces lieux qu'il avait choisis pour son repos ; il répondit que les affaires de son régiment étaient en aussi bon état qu'elles pouvaient être; que pour les papiers, il les avait remis à qui de droit, et qu'il en avait une attestation par écrit et signée; que conséquemment il n'était plus responsable. Il se retira aussitôt après quelques mois et alla rejoindre les Frères qui travaillaient au jardin.

Quelque temps après , M. de Magalotti , son oncle, lui écrivit pour luf apprendre que son frère aîné venait de mourir. Cette mort le faisait l'unique héritier de sa famille et d'une fortune considérable. Comme le Père

abbé le pressait de faire ses réflexions sur cette lettre, lui représentant que n'étant encore que novice, il était libre de rentrer dans le siècle, « Il y a longtemps, lui répondit-il, que j'ai pris mon parti. Je ne partage plus rien avec le monde, je ne prends plus d'intérêt ni à ses biens, ni à ses honneurs, ni à ses fortunes. J'aime mieux être le dernier dans la maison de Dieu que d'occuper le premier rang parmi les hommes. Tous les royaumes de la terre ne pourraient me donner la satisfaction que je ressens d'être pauvre avec Jésus-Christ. »

Ce fut dans ces sentiments qu'il passa tout le temps de son noviciat: enfin, arriva le jour de sa profession qu'il attendait avec impatience. Vers la fête de la Toussaint 1697, il prononça ses vœux dans la ferme résolution de rendre à Dieu avec une fidélité entière et constante ce que ses lèvres lui promettaient aux pieds des saints autels. Quoiqu'il eût vécu jusqu'alors dans une ferveur et une exactitude à laquelle il était difficile de rien ajouter, cependant il se surpassa encore lui-même. On le vit courir dans la voie de la pénitence avec tant de rapidité qu'il n'y eut que l'autorité seule de ses supérieurs qui put à peine le modérer et le retenir.

L'idée de la Trappe était venue au colonel d'Albergotti au milieu des divertissements et des plaisirs de Paris; elle va se présenter à un autre officier sur un lit de douleur, après une sanglante bataille. Blessé mortellement à la Marsaille, en Piémont, sous Catinat , il avait été transporté à Pignerol dans un état désespéré. A peine eut-il repris connaissance qu'il dit à Dieu au fond de son cœur : Seigneur, si vous me faites la grâce de me conserver la vie, je vous promets de me faire religieux de la Trappe! Il fut exaucé, et plus tard, après avoir consulté Massillon, il s'était cru obligé d'accomplir son vœu. Il s'appelait François-Toussaint de Forbin-Janson, fils du marquis de ce nom et de Geneviève de Briançon de la Saludie, conséquemment neveu du cardinal de Janson (1).

Décidément la Trappe était en faveur à l'armée : on y songeait au moment du remords, à l'heure du péril ; c'était un dernier asile ouvert ici-bas au soldat chrétien, au militaire pénitent ou malheureux (2).

Bossuet arriva à la Trappe en même temps que M. d'Albergotti : l'évêque et le colonel semblaient s'être donné rendez-vous dans cette solitude. On était dans les premiers jours d'octobre (3). Le prélat était accompagné de l'abbé de Langle, ancien précepteur du comte de Toulouse, et

(1) Il s'était battu en duel à l'âge de vingt ans, et avait été disgracié quelque temps.

(2) Voir Relat. de la vie et de la mort de Fr. Arsène de Janson, t. III, p. 387, des Relations imprimées à Paris chez Desprez, 1755.

(3) Il écrivait le 3 à la Sœur Cornuau : « Je pars demain pour la Trappe. »

Page 1