LIVRE XI, CHAPITRE VIII
que le roi récompensa deux ans plus tard par l'évêché de Boulogne (1). Il assista à tous les exercices de la communauté pendant plusieurs jours et vit souvent l'abbé de Rancé. Ce dernier, épuisé par ses austérités et les souffrances d'une longue et cruelle maladie, traînait à peine un corps décharné qui n'était plus qu'un débri de lui-même. Bossuet qui, plusieurs années auparavant, en présence du tombeau du grand Condé, en appelait déjà à ses cheveux blancs , qui se plaignait de ne pouvoir plus donner à ce héros que les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint, Bossuet portait le germe d'un mal incurable, et sentait peut-être déjà au fond de ses entrailles le grain de sable qui devait le tuer et tout son génie avec lui (2). Ces deux vieillards, en se regardant, durent comprendre qu'ils n'avaient plus que peu de temps à se voir, et qu'il faudrait bientôt se dire le dernier adieu. Ils se quitteront enfin pour s'en aller chacun du côté de la maison de son éternité, laissant sur la poussière de leur siècle l'empreinte profonde de leurs pas. Les chênes sous lesquels ils se sont assis, ils se sont promenés, ont été remplacés par d'autres ; mais nul ne les a remplacés eux-mêmes: de pareils hommes disparaissent, et après eux la place reste vide.
Bossuet avait coutume de faire provision à la Trappe de croix, d'images et de chapelets qu'il distribuait ensuite à son retour. Il écrivait, le 20 octobre, à Mme d'Albert de Luynes : « Je vous donnerai de bon cœur des croix de la Trappe , la première fois que je vous verrai (3). » Le 29 du même mois , il exprimait à Mme du Mans le bonheur dont il avait joui dans cette solitude et sa vénération pour l'abbé de Rancé : « Mon voyage de la Trappe s'est passé avec beaucoup de consolation. Le saint ancien abbé est bien faible, mais j'espère que Dieu le conservera (4). »
Ce fut Bossuet qui apporta les bulles de Dom Armand-François. On avait d'abord demandé à Rome, pour l'expédition, 4,700 livres; mais le roi témoigna le désir qu'on les délivrât gratuitement : il fallut seulement payer les droits des officiers de la daterie qui montèrent à 1,230 livres (5). Le nouvel abbé prit possession le 18 octobre et fut béni par Msr l'évêque de Séez le dimanche 21 du même mois. Tous les religieux, et M. de Rancé lui-même, firent entre ses mains vœu d'obéissance. Il commença ses
(1) D'après M. de Bausset (t. II, p. 230, notes), cette visite serait la dernière; cependant Bossuet eut encore plus tard au moins le désir de revenir.
(2) Bossuet ressentit, cette année même, les premières atteintes de la pierre. [Le Dieu, Journal, t. 1, p. 481, Appendice.;
(3) Lettre 260.
(4) Lettre 109.
- Portefeuille du II. P. Léon, de Sainte-Catherine de Sienne, p. 13 et 14.
fonctions avec beaucoup d'humilité, de piété et avec un grand désir de continuer le bien qui était commencé. «Je vous conjure, écrivait-il à l'abbé Nicaise quelques jours après, de bien recommander au Seigneur celui que vous savez être chargé d'un si pesant fardeau, et d'intéresser toutes les personnes pieuses qui sont de votre connaissance à unir leurs vœux avec les vôtres pour obtenir du Ciel que l'ouvrage de Dieu ne périsse pas entre mes mains. Ce sont là, je vous l'avoue , tous mes désirs, tous mes sentiments; je ne travaille que pour cela, et je sacrifierai avec joie ma santé et ma vie pour un si noble sujet (1). »
L'abbé de Rancé applaudit avec joie à un si heureux début : c'était pour lui, comme il le disait, une consolation sensible de voir que Dieu avait regardé la Trappe dans sa miséricorde. Il était toujours très souffrant, mais toujours soumis et résigné. Il écrivait alors : « L'état présent où je me trouve est une langueur et une douleur presque continuelle; de soulagement il n'y a pas lieu d'en espérer : il n'en faut attendre que de Dieu seul, par la grâce que j'espère qu'il me fera de porter avec patience les maux qu'il lui plaira de m'envoyer, quels qu'ils puissent être; j'en ai mérité de beaucoup plus grands par le peu de soins que j'ai eu de lui plaire (2). »
Le Père Quesnel voulut encore faire à cette époque une dernière tentative près de lui pour tâcher d'obtenir quelques mots en faveur du parti; il se contenta de lui répondre par ces trois lignes froides et désespérantes qui lui furent fidèlement transmises : « Le Père Quesnel est extrêmement délicat : il voudrait que tout le monde pensât comme lui et allât aussi loin, mais il n'en sera pas comme il le désire (3). »
(1) Gollect. Nicaise, t. V, Biblioth. Imp., MS.
(2) Voir les lettres 100, 101, 102 du Recueil de Nicaise, t. V.
(3) Ibid., t. V, lett. 101.