CHAPITRE IX
Combien l'abbé de Rancé était dévoué aux papes et aux évêques; de l'idée qu'il se faisait
de l'épiscopat.
Malheur à celui qui ne se rattache pas, autant par devoir que par affection, à l'Eglise romaine et au Siège apostolique! Il est en dehors de l'unité, et conséquemment en dehors de la vérité, de la justice et de la charité; et, quel qu'il soit, il ne saurait être ni un bon chrétien ni un véritable moine. C'est ce qu'a toujours compris l'abbé de Rancé : il a pu se plaindre quelquefois des lenteurs de la cour de Rome; il aurait désiré qu'elle se prononçât plus ouvertement contre le vieux Cîteaux; toutefois, ses plaintes étaient celles d'un enfant aimant et docile, elles allaient mourir aux pieds de sa mère. Il réclama un instant contre le Rref d'Alexandre VII, mais il se soumit bientôt, et conseilla aux autres de se soumettre. Il donna à ce Pontife une preuve de son obéissance pleine et entière en recevant sans réserve son Formulaire. Il avait déjà souscrit auparavant à la Bulle d'Innocent X, condamnant les cinq Propositions. Il a dit et répété cent fois, au sujet des Jansénistes, qu'il avait embrassé les décisions du Saint-Siège et celles des évêques de France, comme les règles de sa croyance et de sa conduite, condamné tout ce que l'Eglise avait condamné, et cela, dans son sens et dans son esprit, sans équivoque; qu'il avait toujours enseigné à ses religieux que le seul parti qui leur convenait était celui de la soumission et de la docilité (1).
Dans sa lettre à M. de Tillemont, il déclare qu'il a témoigné, toutes les fois qu'il en a eu l'occasion, qu'on devait se soumettre au jugement du Saint-Siège apostolique dans les doutes et les difficultés qui regardent la foi et la religion (2).
A la fin de sa vie, en présence de cette éternité terrible qui était toute sa frayeur et toute son espérance, sur le point de paraître devant le souverain juge des consciences, il déclare que plus ses forces et sa santé s'affaiblissent, plus il sent s'accroître sa soumission à l'Eglise et aux souverainspontifes, et qu'on ne peut s'égarer en suivant ceux que Dieu nous a donnés pour pasteurs et pour guides (3).
La censure de l'opposition faite au Bref d'Alexandre VII par les abbés
(1) Le Nain, Vie de M. de Rancé, t. II, p. 432. {%) l\.,ibid., p. 441.
(3) Id., ibid., p. 432.
Réformés, où il était nominalement désigné, fut pour lui une grande peine et une grande leçon. Depuis, il ne cessa d'avoir, pour ceux qui se succédèrent de son temps sur la chaire de saint Pierre, le respect, l'obéissance et l'affection d'un fils, et eux eurent pour lui une bonté de père. Innocent XI lui fit écrire, et à ses religieux, de la manière la plus élogieuse pour sa personne et sa réforme (1). Innocent XII admirait ses vertus et était heureux de recevoir ses lettres (2). Clément XII voulut bien accepter la dédicace et l'offrande qu'on lui fit de la traduction italienne de son livre des Devoirs et de la Sainteté de la vie monastique (3). Bien des prélats de la cour romaine furent heureux d'avoir l'occasion de lui témoigner leur estime, leur bienveillance et leur vénération. Dom d'Inguimbert, qui était à Rome peu de temps après sa mort, et qui avait recueilli une partie de leurs lettres, dit positivement qu'elles étaient si nombreuses, qu'on en aurait fait plus d'un volume, ut voluminis justam mensuram excédèrent (4). Parmi ces prélats, nous citerons surtout les cardinaux Sluse (5), Cibo (6), Casanate (7), Coleredo (8), Spada (9) et Barbarigo (10).
(1) Nous avons cité la lettre du cardinal Cibo, écrite au nom de ce pontife à l'abbé de Rancé : « Istam eximise virtutis et abstinentiae palestram, etc. » — La lettre adressée par le même aux religieux trappistes, à cette occasion, n'est pas moins élogieuse; elle est dans l'ouvrage de D. d'Inguimbert, Genuinus Charader, etc.
(2) Voici ce qu'écrivait le cardinal Spada au nom de ce pontife : « Paternitatis tuae mérita Summus Pontifex adeo miratur ac diligit ut inter praecipua munerum habeat litteras tuas, velut obsequentis animi ac religiosi erga se interprètes. Praeserthn cum ex eis intelligit quanta sollicitudine votorum publiée privateque res suae per te tuosque fratres apud Deum commendentur. Quod ut sedulo facias, Sanctitas Sua meis verbis hortatur monetque, etc. »
(3) Cette traduction est adressée : Alla Santita di Nostro Signore Papa Clémente XII, pontefice Ottimo Massimo. La dédicace a été acceptée ; elle est, ainsi que la traduction, de Dom d'Inguimbert. (Voir notre Introduction.)
(4) Genuinus Charader R. P. Arm. Butilierii Rancœi, p. 161.
(5) L'abbé de Rancé l'avait connu par l'abbé Nicaise. (Voir le t. V de la Collection.)
(6) Nous avons cité ses lettres.
(7) Nous avons cité sa lettre à l'abbé de Rancé. Voici ce qu'il écrivait à M. Baluze : « Video enim hoc pacto, me, tua opéra, in ejus viri amicitiam venisse, quem ob eximiam pietatem, caeterasque religiosi animi dotes omnium ore praedicari audiebam. Et quamvis nullo secum amicitiae vinculo constringerer , in magna semper existimatione habueram, praecipuoque, uti par erat, amore complectebar... »
(8) « Quamvis Paterna erga vos SS. Domini Nostri Papae dilectio nullis profecto indiguerit stimulis ut gratiam quam ab ipso impetrastis, promptissimo elargiretur animo (Bullas Armandi Fr. gratis.), si quo tamen indiguisset, validum Eminent. Cardin, de Janson patrocinium satis utique fuisset. Quapropter pracclare mecum actum est, ut magnae illi aquilae, pullus non incommodus dignatus fuerim adjungi; ut copioso Iocupletatus fenore, ex modica illa, si quae fuit, cooperatione injuncta, abundans vestra-
rum, quas pollicemini, orationum subsidium reportarem Deum intérim Opt. Max.
deprecor ut brachium vestrum roborare dignetur, non ut possitis scribere atramento sed ut, ipso mediaute, det protectionem salutis suae omni populo. Valete.
(9) Dans les lettres qu'il écrivit au nom d'Innocent XII, il exprime ses sentiments nour la Trappe.
(10) L'abbé de Rancé mandait à l'abbé Nicaise, 15 juillet 1696 : « J'ai lu avec confu-