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LIVRE XI, CHAPITRE IX

Tous les nonces apostoliques qui vinrent en France, pendant près de trente ans, Ranucci (1), Nicolini (2), Delfini (3), Gualtieri (4), le connaissaient d'avance de réputation, lui et son œuvre, et croyaient devoir, à leur arrivée, lui offrir leurs services et demander ses prières et celles de sa communauté.

L'abbé de Rancé répétait souvent que, sans l'autorité de l'Eglise, l'envie que les hommes ont de vaincre et de l'emporter sur leurs adversaires, rendrait les contestations immortelles II ajoutait que les chrétiens étaient heureux de ce que les difficultés et les doutes qui naissent dans les choses de la religion, étaient décidés par un tribunal souverain, dont on devait recevoir les ordonnances sans raisonnement et sans réplique (5).

Il reconnaissait l'infaillibilité doctrinale de ce tribunal, et, selon lui, le repos et la sûreté qu'ont tous les chrétiens dans l'Eglise catholique, c'est de savoir qu'elle a reçu de Dieu la souveraine puissance, qu'elle décide avec certitude, que ses définitions sont exemptes de toute erreur, et que c'est assez de croire et de penser comme elle (6).

La douleur qu'il ressentait des maux de l'Eglise était en proportion de son amour pour elle. « Je puis vous assurer, écrivait-il, que les plaies que

sion ce que M. le cardinal Barbarigo vous a écrit sur mon sujet. Il n'est guère possible qu'une personne de ma sorte puisse servir d'exemple au monde, comme il le dit. (Collect., t. V, lett. 98.)

(1) Il était lié avec l'abbé de Rancé, comme nous le voyons dans plusieurs lettres.

(2) M«r Nicolini, 28 août 1691 : « Me in Galliam adventare necessarium non erat, ut fama et auditione acciperem quanta pietate sanctiores virtutes in monasterio vestro in continuis afflictationibus excolatis. Tarn ardenti studio, et tantae humilitatis obsequiis divinae in eo laudes celebrautur, ut fama constantis ac gravis disciplinée tam sanctae communitatis remotas etiam regiones peragret : cum perfecte mihi legati vices Avenione obeunti cognita fuerit, nec non dum Nuncii Apostolici munus in Lusitania sustinebam, me semper tui observantissimum variae istae regiones habuerunt... Nunc vero Summo Pontifice me dignitate Nuncii ordinarii in Gallia cohonestante, tantum non auderem opus aggredi, nisi prius divinae Providentiae auxilium vestris suffragiis implorarem. »

Le 3 janvier 1693 : « Sancta severitas quae in vestrarum exercitationum série relucet, omnibus eam diligentius intuentibus, admiiatioui esse débet. Ego qui jampridem intention animo ipsam ponderavi, toto vitae meae curriculo, tanti te faciam, ut existimationem quam apud me tibi comparasti nunquam exhaustam iri pollicear, etc. »

Le 23 octobre 1693 : « J'attribuerai au secours de vos prières, avec toute sorte de justice, tout le bien que ma faiblesse pourra faire pour le service de Sa Sainteté et de Sa Majesté très chrétienne »

Le 16 mars 1695 : « J'ai eu bien du plaisir que vous ayez eu la bonté de m'employer dans votre affaire.... et je ne me suis pas servi d'autre moyen, en écrivant à Rome, que du crédit de vos mérites... »

(3) Nous ne pouvons rien citer pour ne pas être trop long.

(4) Dora d'Inguimbert rapporte deux lettres de M?r Gualtieri, mais la première est de M«r Nicolini, p. 162.

(5) Maximes, Ire partie, p. 140, 152.

(6) Id.,2« partie, p. 6.

Ton fait à l'Eglise me percent le cœur, et que je perdrais la vie avec plaisir en m'opposant à ceux qui ont l'audace et la témérité de s'élever contre elle. » Ne pouvant verser son sang pour une si sainte cause, il voulait au moins offrir au Ciel ses vœux, ses prières et ses larmes. Même, quand il était à l'infirmerie, il ne manquait jamais de faire tous les matins une heure d'oraison à cette intention, et on voyait la joie ou la douleur de son âme se refléter sur son visage, selon les bonnes ou mauvaises nouvelles qu'il avait reçues (1).

« Nosseigneurs les évêques, dit Dom Le Nain, avaient pour lui une estime si profonde, qu'ils l'écoutaient, le consultaient et lui communiquaient très souvent leurs affaires les plus importantes (2). » Quelle haute idée n'avait-il pas lui-même de leur caractère auguste! C'étaient pour lui les Oints du Christ, ses premiers représentants sur la terre. Ceux d'entre eux qu'il avait autrefois connus dans le monde étaient transfigurés à ses yeux; il se jetait à leurs pieds pour en être béni : le respect l'emportait sur l'amitié et la dominait sans la détruire. Les relations qu'il entretenait avec son évêque diocésain étaient très fréquentes et très intimes. Il ne faisait avec lui, comme il l'a dit, qu'un seul cœur. C'était à ses yeux un ami, un frère et un père.

L'épiscopat avec ses honneurs, son éclat et son prestige, avait été pour lui avant sa conversion un mirage fascinant, ainsi qu'il Ta avoué luimême. Mais, depuis, en ayant étudié le fond, la réalité, il avait reculé d'épouvante. En moins de deux ans, vers l'an 1671, il vit de son désert cinq ou six de ses condisciples et de ses amis surgir presque simultanément et aller s'asseoir sur les trônes des princes de l'Église (3). Voici ce qu'il écrivait à cette occasion :

« Je vous puis dire avec vérité qu'encore qu'il y ait de mes amis très particuliers qui ont eu part à ces dernières promotions , je n'ai écrit un seul mot de conjouissance à personne : je me suis contenté de les plaindre et de prier Notre-Seigneur pour eux. Les hommes regardent ces sortes d'établissements comme des fortunes; pour moi , je ne saurais entrer dans leur sentiment , et je ne puis les considérer que comme d'effroyables disgrâces , et il est indubitable qu'un jour viendra où tout le monde sera du même avis sur cette matière.

(1) Le Nain, t. H, p. 466.

(2) Ibid., p. 430.

(3) C'étaient Etienne Le Camus et Henri de Barrillon, nommés, l'un à Grenoble, l'autre à Lnçon; Gilbert de Ghoiseul, àTournay, évêché bien plus important que celui de Comminges; François de Harlay, transféré à Paris. Quelques années auparavant, François de Clermont-Tonnerre avait été élevé sur le siège de Noyon, etc.

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