CHAPITRE IX
« Heureux celui qui se tient caché dans une condition vile et méprisable, car, bien qu'il y ait du danger partout , c'est assurément où il y en a le moins! Je vis dans cette persuasion , et je loue Dieu tous les jours de ma vie de ce qu'il a changé mon cœur sur ce point-là, quoiqu'il soit misérablement engagé dans quantité d'autres passions (1). »
Il savait que la vie d'un évêque, selon l'expression d'un saint, était une tourmente continuelle. Il voulait qu'il se retirât de temps en temps dans quelque lieu solitaire pour s'y recueillir, y jouir de lui-même, y prier en paix pour son troupeau. Il aurait même désiré que l'évêché fût, comme primitivement, transformé en un monastère, sauf la clôture, et l'évêque en cénobite (2).
Après l'esprit de solitude et de recueillement, ce qui contribuait le plus, selon lui, à la sanctification d'un évêque et à celle de son diocèse, c'était l'esprit de pénitence. On ne pouvait rien opposer de plus puissant à la colère de Dieu et de plus capable d'en obtenir la conversion d'un peuple que l'expiation de son premier pasteur. « Celui dont vous avez la charge, écrivait-il à un prélat de ses amis, est abîmé dans le libertinage et la volupté , vous lui devez un grand secours et un grand exemple. Il n'est pas assuré, Monseigneur, que cette conduite le gagne; mais il l'est tout à fait que si elle ne fait pas sur lui les impressions qu'elle y doit faire , le mal est sans remède et la dureté inflexible : et vous aurez au moins la consolation de n'avoir rien oublié de ce qui pouvait procurer son salut. C'est faire ce que Jésus-Christ a fait dans ce monde, c'est se charger de satisfaire, comme lui, pour des péchés que l'on n'a point commis, c'est donner sa vie et son âme pour celle de ses frères, c'est, enfin, s'offrir à Dieu dans un sacrifice perpétuel en qualité de victime (3). »
La table épiscopale devant être cette mense antique à laquelle les prêtres et les clercs venaient s'asseoir comme des enfants autour de leur père ; l'abbé de Rancé veut qu'elle soit très frugale, très simple et hospitalière comme autrefois. Il tolère qu'on y serve de la viande pour ne pas en éloigner ceux qui sont dans l'habitude ou dans la nécessité d'en user pour leur santé. Il en retranche la vaisselle d'argent. « Pour ce qui est de vos tapisseries, dit-il , si elles ont de la magnificence , vous ne devez pas vous en servir : elles ne cadreraient point au reste de votre vie. Permettez-moi pourtant que je vous dise encore , Monseigneur, que Dieu ne veut rien de commun de ceux auxquels il donne des volontés et des dispositions si
(1) Lettres de piété, t. I, p. 143.
(2) Id., t. II, p. 71.
(3) Id., t. I, p. 398.
grandes, il faut aller selon la mesure des grâces ïqu'il vous fait. Pour le reste, je coucherais sur une paillasse piquée, je porterais le cilice dans de certains temps , comme l'Avent et le Carême destinés plus particulièrement à la pénitence et à des retraites exactes; car je ne doute point que vous n'en fassiez quelqu'une toutes les années pour refaire vos filets , comme vous dites très bien... Une heure d'oraison la nuit est encore une pratique très sanctifiante (1).
« Tout cela paraît dur. et il n'y a guère de personnes qui jugeassent toutes ces austérités compatibles avec les occupations et les emplois de l'épiscopat, et qui manquassent de vous opposer votre complexion délicate, votre sollicitude continuelle, enfin, votre vie pénible et laborieuse. Mais la foi, quand elle est vive, ne sait ce que c'est que de craindre et de raisonner.
« Saint Charles était un grand exemple dans l'Eglise : quelle raison n'avait-on point pour l'obliger à modérer ses austérités? Cependant il ne dura guère, Dieu le montra et le retira aussitôt, et il n'en fut que plus heureux (2). »
L'abbé de Rancé revient souvent à saint Charles; c'était pour lui le type épiscopal, l'homme du Calvaire, souffrant avec le Christ, victime d'expiation, se sacrifiant par la pénitence et mourant pour le salut des hommes.
Un évêque, aux yeux de l'abbé de Rancé, doit être un athlète, un lutteur toujours dans l'arène : le plus grand malheur qui pourrait lui arriver et à l'Église, ce serait de craindre et de faiblir devant le monde et les puissances du monde, de céder à la violence des mauvaises passions, au lieu de résister. « Pensez, Monseigneur, écrivait-il un jour, permettez-moi de vous le dire, que la première et la plus importante disposition que Dieu demande de ceux qui tiennent dans son Eglise le rang qu'il vous y a donné est la fermeté. C'est ce qui a paru avec le plus d'éminence en tous ceux qu'il a pris pour être les prédicateurs de son Evangile et les témoins de sa foi. Il a choisi des hommes qu'il a rendus intrépides au milieu des dangers; leur constance est demeurée victorieuse de l'opiniâtreté de leurs persécuteurs, et il se peut dire que ça été sur elle, comme sur un fondement inébranlable , qu'il a établi le salut du monde. Au nom de Dieu, ne donnez nulle entrée dans votre cœur à aucun des sentiments qui se présentent d'ordinaire aux personnes qui ont les intentions les plus droites,
(1) « Elle peut être nécessaire, ajoutait-il, pour vous qui en avez passé de tout entières, et en grand nombre, dans les divertissements du monde et de la cour. Les satisfactions les plus opposées aux dérèglements dans lesquels on est tombé, sont toujours les plus puissantes auprès de Dieu. »
(2) Lettres de piété, t. I, p. 396.
lorsqu'elles rencontrent des obstacles... Il faut que la vigueur d'un véritable pasteur prenne comme de nouvelles forces dans la malignité de ceux qui s'opposent à lui... Tl n'y aura que les vainqueurs qui seront couronnés; mais ce qui doit nous consoler, est que pour vaincre, il suffit de ne consentir et de ne céder jamais à l'injustice.
« Le ministre de Jésus-Christ qui demeure ferme dans la défense de la vérité, comme Ta dit autrefois un grand évêque et martyr tout ensemble, est invincible; on peut le priver de la vie, mais jamais de la victoire : Occidi potest , vinci nonpotest (i). »
Voilà, il faut l'avouer, de grandes leçons dans un fort beau langage; mais, pour avoir le droit de parler de la sorte, il fallait vivre comme vivait l'abbé de Rancé. Ici comme ailleurs , il visait toujours au sommet des choses et des institutions; il ne voulait pas seulement pour l'Eglise de bons, mais de saints pontifes. Ce n'était pas assez d'une vertu vulgaire dans une profession aussi parfaite. Il fallait prendre l'essor, dominer le monde en élevant sa vie au niveau de sa vocation et de ses devoirs. Souvent il était tellement effrayé des difficultés , des peines et des charges de cette mission si laborieuse et si sublime, qu'on l'a trouvé à genoux qui pleurait et priait , en disant : Domine , Domine , episcopis miserere; Sei gneur, Seigneur, ayez pitié des évêques !