CHAPITRE X
Un certain nombre de prélats de ce siècle viennent se recueillir à la Trappe; quelques-uns y prennent les plus généreuses et les plus salutaires résolutions : exemples des évêques de Luçon et de Grenoble.
Lorsqu'on traverse les champs de la Provence au moment où les orangers sont fleuris , on dit que les vêtements et jusqu'à la respiration s'imprègnent du parfum des fleurs, le conservent et l'exhalent encore longtemps après. Ainsi , les évêques qui venaient visiter la Trappe y respiraient la bonne odeur des vertus monastiques, s'imprégnaient de l'austère esprit de ce désert, et en s'en allant, l'emportaient plus ou moins avec eux dans leurs palais épiscopaux.
Nous en pourrions citer un certain nombre qui ont gardé toute leur vie l'impression produite sur eux par les exemples de régularité , de piété et
(1) Lettres de piété, t. II, p. 44.
de pénitence dont ils avaient été témoins en ce lieu : l'archevêque de Sens (de Gondrin ) ; celui de Valence (Msr de Montmorin); celui de Rouen (J.-Nicolas Colbert) ; les évoques d'Arras (Msr de Sève); de Meaux (Bossuet); de Mirepoix (de LaBroue) ; de Chartres (Godet-des-Marets); de La Rochelle (Laval de Bois-Dauphin); de Bayeux (Fr. deNesmond); de Châlons (de Noailles, ensuite archevêque de Paris); de Séez (de Forcoal, de Savary et d'Aquin); d'AIeth (de Taffoureau); de Limoges (de Lascaris d'Urfé) , etc. Tous ces prélats ont avoué qu'ils n'avaient jamais oublié ce qu'ils avaient vu et ressenti à la Trappe près de l'abbé de Rancé (1). D'autres sont allés plus loin, et ont formé ce que nous appellerons un tiers-ordre de Trappistes, en s'associant à ces solitaires, en s'obligeant à pratiquer leurs austérités dans le siècle autant que les devoirs de leur profession pourraient le leur permettre. L'un des premiers, des plus zélés, des plus fidèles, est M&r de Barrillon. Tl raconte lui-même comment il avait été élevé à l'épiscopat, malgré ses répugnances. « Quoique je n'eusse jamais été à la cour, écrivait-il alors, et que même, sur le bruit que l'on songeait à moi pour un évêché , je me fusse relire à la campagne pendant deux mois (2) , je fus nommé le 16 octobre 1671 à l'évêché de Luçon par une conduite de Dieu toute particulière, et ensuite d'un entretien que M. l'êvêque de Grenoble eut avec le roi en prenant congé de lui, où par hasard il parla de moi , ce qui détermina le roi à me nommer, nonobstant l'opposition du Père Ferrier... Dieu me donna force et courage pour résister à tous les dégoûts, abattements, tristesse et découragement que cette nomination causa dans moi pendant un an... Je me retirai à l'Institution de l'Oratoire depuis l'Ascension jusqu'à la Pentecôte, pour me disposer à recevoir le Saint-Esprit dans mon sacre qui fut le 5 juin 1672, après une confession générale au Père de Saumaise. Dieu m'inspira d'aller passer quelques jours avec M. l'abbé de la Trappe. Ses sentiments , ses avis et le bon exemple de sa maison me furent un sujet de grande édification et consolation dans mes découragements. J'attribue aux prières de cet abbé avec qui Dieu m'a donné beaucoup de liaisons , plusieurs grâces que je reçois tous les jours (3). »
(1) Nous avons retrouvé çà et là des fragments de leurs lettres.
(2) En Bourgogne, chez sa sœur mariée à M. de Chastellux. [Gall. christ., t. II, p. 415).
(3) Journal de la vie de M. de Barrillon, écrit par lui-même et remis cacheté à M. Marcel, curé de Saint- Jacques-du-Haut- Pas. Ce journal est sous forme de confession et divisé en deux colonnes, dont l'une a pour titre : Gratiœ, et l'autre, Peccata. Exemple : «Réception du bonnet de docteur le 31 juin 1666, avec louanges et applaudissements.» Voilà la grâce. « N'avoir pas assez remercié Dieu. » Voilà le péché. (M. Grimaud, de Nantes, a eu la bonté de nous le communiquer.)