LIVRE X, CHAPITRE X
Ce fut de la Trappe qu'il partit pout aller prendre possession de son siège. Il revint plusieurs fois dans cette sainte maison , et il disait avec beaucoup de vérité et de grâce que, comme les navigateurs font des stations dans les îles de l'Océan pour s'y reposer, y prendre des provisions nouvelles, afin de pouvoir continuer leur route, ainsi, lui, lancé sur la mer orageuse de l'épiscopat, avait à la Trappe ses stations pour s'y renouveler « dans l'esprit de ferveur et dans l'amour du travail, de la pénitence et d'une solide dévotion par l'exemple de ces admirables solitaires et de leur abbé (1). »
Après chacun de ces pèlerinages, il se sentait plus fort, plus animé, plus ardent dans l'amour de Dieu et l'accomplissement de ses devoirs d'évêque. Voici ce qu'il en a dit lui-même (1682) .- « J'ai fait un voyage à la Trappe où j'ai été très édifié de la sainteté et de la pénitence de ces bons religieux, mais particulièrement de leur saint abbé dont les entretiens m'ont été très utiles. J'y ai demeuré six jours... Ce voyage m'a servi à prendre la résolution de mieux servir Dieu et de mieux m'acquitter de mes devoirs. » 1687 : « J'ai fait un voyage à la Trappe. Je regarde comme une grâce particulière l'amitié que le saint abbé a pour moi ; j'ai grande confiance en ses prières. Son exemple m'est utile. »
1691 : « Je fis au mois de septembre un voyage à la Trappe; j'y fus fort édifié de la sainteté de l'abbé et de ses religieux. J'espère que leurs prières me seront utiles (2). »
Mgr de Barrillon s'est toujours plu à reconnaître que c'était à l'abbé de Rancé et à l'évêque de Grenoble qu'il était redevable de toutes les bénédictions que Dieu lui avait accordées pour le bien de son diocèse et le salut de son âme. Il l'a consigné cent fois dans ses lettres (3) et dans ses notes quotidiennes. Il écrivait en 1678 : « Au commencement de cette année, Dieu m'inspira fortement le dessein de me donner à lui plus parfaitement, de veiller davantage sur moi-même et sur tous mes devoirs, et de profiter des grands exemples de pénitence et de zèle que donnent M. l'évêque de Grenoble et M. l'abbé de la Trappe... J'attribue à leurs prières plusieurs grâces que je reçois de Dieu , surtout par celles de M. l'abbé de la Trappe qui m'assure qu'il se souvient tous les jours de moi devant Dieu, ce qui m'est d'une grande consolation : la liaison que Dieu m'a fait prendre avec
(1) Du Dos, Vie de M. de Barrillon. évêque de Luçon, p. 35 (Delfii, 1700), suivie de quatre opuscules de ce prélat, ayant pour titres: le premier, Résolutiotis; le deuxième. Retraites; Le troisième, Pensées chrétiennes sur les maladies et la mort; le quatrième Considérations sur la mort. (A la Biblioth. Imp.)
(2) Journal de sa vie, p. 15 et 20.
des personnes si saintes étant une marque de sa bonté pour moi, je le prie de me faire la grâce d'en profiter (1). »
Plusieurs lettres que nous avons sous les yeux nous sont autant de preuves que Msr de Barillon ne faisait rien d'important sans avoir consulté préalablement son Mentor de la Trappe; et quelque dures que fussent ses décisions ou ses avis, il se faisait un devoir de les suivre comme ceux de l'un des plus pieux et des plus sages directeurs qui fût dans l'Eglise. Il devint ainsi bientôt un des plus saints évêques de ce siècle. Sa vie était réglée d'une manière sévère qui rappelait le cloître. Presque toutes les nuits, il se relevait pour réciter son office. Le matin, il était debout à quatre heures pour dire sa prière et faire son oraison qui était suivie de la sainte messe. Dans le cours de la journée , lorsqu'il était chez lui, il disait toujours son bréviaire aux heures marquées par l'Eglise. Il assistait inviolablement les jours de fête et de dimanche à la grand'messe , au sermon et aux vêpres dans sa cathédrale. Il se confessait ordinairement tous les huit jours. Il avait coutume, entre autres pratiques de piété, de lire chaque année avec beaucoup d'attention et un grand respect la sainte Bible tout entière (2).
A ces actions quotidiennes il ajoutait de temps en temps des retraites et des revues de son intérieur, le jeûne du vendredi de chaque semaine au pain et à l'eau, et beaucoup d'autres austérités. Quoiqu'il aimât beaucoup l'étude, il s'en privait facilement lorsqu'il s'agissait de l'utilité du prochain , donnant audience à toute heure, surtout aux personnes de la campagne. Il recevait tout le monde avec affabilité, mais particulièrement les pauvres gens qu'il écoutait avec une bonté qui les charmait. A l'égard des femmes , il avait coutume dans son diocèse de les recevoir debout et tête nue , afin que leurs visites fussent courtes (3).
Quoiqu'il eût plus de trois cent mille écus de patrimoine dont il a toujours joui, il n'a jamais voulu avoir aucune vaisselle d'argent, ni de meubles et et d'équipages que très modestes , disant que la maison d'un évêque devait servir d'exemple à toute sorte de personnes (4).
Mais qui pourrait dire toutes ses aumônes, toutes ses fondations pieuses d'églises, d'écoles, d'asiles, de maladreries et d'hôpitaux ? On a retrouvé les registres où il les a consignées pour se rendre compte de ses dépenses. C'est une série immense de bonnes œuvres qui s'étendent à la mesure de sa vie, et que l'on pourrait calculer, nous ne dirons pas seulement parles
(1) Journal de sa vie, p. 18.
(2) DuBos, Vie de M. de Barrillon, p. 35 et 38.
(3) Ibid., p. 45.
(4) Du Bos, Yie de M. de Barrillon, p. 48.