‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 346 sur 445 · LIVRE XI, CHAPITRE X · texte numérisé non relu

LIVRE XI, CHAPITRE X

d'AIeth. N'étant encore que grand-vicaire et officiai de Sens, il était venu un jour se jeter aux pieds de l'abbé de Rancé pour le conjurer de le recevoir au nombre de ses enfants, en qualité de Frère de chœur. Le Révérend Père qui connaissait toute sa vertu et toute sa science, lui dit que Dieu le destinait à Tune des plus hautes dignités de son Église, et qu'il se garderait bien de la priver d'un si excellent pasteur. Il insista, l'abbé lui ordonna de se retirer dans son diocèse, et d'y continuer son ministère de bénédiction (1). Ce saint prêtre s'en retourna avec beaucoup de regrets, et en protestant que partout où il serait, il n'oublierait jamais la Trappe.

La prédiction que lui avait faite l'abbé de Rancé ne manqua pas de s'accomplir. « Le roi, dit Dangeau, donna l'évêché d'AIeth à un grand-vicaire de Sens, qu'il ne connaissait que par réputation, que personne ne lui avait recommandé, et qui ne songeait pas lui-même, le moins du monde, à être évêque. Sa Majesté ordonna au Père de la Chaise de savoir de l'archevêque de Sens si tout le bien qu'on lui avait dit de cet homme était vrai ; l'archevêque confirma le roi, quoiqu'il sollicitât pour un autre de ses amis (2). »

Ge.fut un évêque à cilice, à couche dure, à longues veihes, à privations de toute sorte, d'une charité, d'un dévouement vraiment apostolique.

Parmi tous les prélats qui vinrent s'édifier et s'inspirer à la Trappe, Msr le Camus, cardinal-évêque et prince de Grenoble, fut sans contredit celui qui réalisa d'une manière plus complète et plus élevée le type de l'évêque-moine, tel qu'on le retrouve dans l'Église primitive et tel que se le figurait l'abbé de Rancé. Il prit à la lettre les conseils que ce dernier lui donna; il les dépassa même et vécut en vrai trappiste. C'est ce que nous lisons dans l'histoire de sa vie (3), dans son Oraison funèbre et dans les mémoires du temps où il est question de lui (5). Mais nous ne trouvons nulle part des documents plus précis et plus étendus sur son régime intérieur que dans une lettre écrite par un Père de l'Oratoire de Grenoble à un de ses confrères de Paris (6).

« Je crois, lui dit-il, que vous serez bien aise de savoir quelque chose de la conduite de notre saint prélat. Pour en être bien informé, il faudrait

(1) Le Nain, Vie de M. de Rancé, t, II, p. 395.

(2) Journal de Dangeau, t. VI, p. 453.

(3) Lallouette, Vie du cardinal Le Camus, in-12.

(4) Par Le Gras du Villard, chanoine de Saint-André de Grenoble.

(5) Plusieurs des lettres adressées à un prélat, dans les Lettres de piété de l'abbé de Rancé, étaient destinées à M. de Grenoble.

(<;) J.-B. Thiers, L'avocat des pauvres,etc, p. 208-212. Paris, 1G7C. (Bibliolh. de Grenoble.)

vous l'écrire tous les mois, car chaque jour il retranche sur lui-même, et ajoute toujours quelque nouvel exercice de piété et de vertu. Tous les jours il se lève à deux heures du matin et sans feu. Pour savoir la disposition de son lit et de la chambre où il couche, imaginez-vous un petit lieu qui n'a pour toute étendue qu'une toise au carré, pas même entière (il y a quelques pouces à dire) : son lit est sur deux tréteaux et ce n'est qu'une paillasse piquée et un chevet rempli de paille, et n'a que deux pieds de large. D'un côté est la muraille toute nue, et de l'autre, un petit rideau de toile noire qui descend jusqu'au bout de la paillasse. Au pied du lit est un petit oratoire de bois sur lequel il y a son bréviaire et un prie-dieu ; et vis-àvis est une chaire, comme dans le chœur d'une église, où il y a une miséricorde qui se lève et s'abaisse. Il dit là son office comme les moines le disent au chœur. Il n'y a à son lit qu'un drap, une méchante couverture, et sa robe de chambre jetée par dessus. Personne de ses valets n'oserait toucher à ce lit sous la couverture duquel il y a des chaînes, des disciplines et des cilices. Il n'a point de vaisselle d'argent. L'amour de la pauvreté et des pauvres a fait qu'il l'a toute vendue : il n'a que des cuillers. »

A cinq heures du matin, il descendait à la chapelle pour y réciter l'office avec ses aumôniers. Ensuite, on sonnait la messe : tous ses domestiques s'y rendaient. Il la disait lui-même; après quoi un de ses prêtres leur lisait l'Évangile et le leur expliquait. A sept heures, les portes de l'évêché étaient ouvertes, et le prélat était visible à tous ceux qui avaient affaire à lui. A onze heures, le deuxième aumônier disait la messe pour ceux qui avaient la dévotion de l'entendre. A midi, les portes de l'évêché étaient fermées, l'on sonnait le diner. Le prélat entrait au réfectoire suivi de ses officiers et de ses domestiques. II mangeait avec toute sa maison :

portier, valets, palefrenier, depuis le plus petit jusqu'au plus grand

Tout le monde à la portion. Chacun servait à son tour et faisait la lecture, le prélat comme les domestiques... On servait de la viande; mais il n'y touchait jamais. Son mets était une méchante soupe maigre et des carottes dont il n'y avait que lui qui pût manger, parce qu'il avait donné ordre à son cuisinier d'apprêter mal tout ce qui serait pour sa bouche. Voilà son dîner (1).

On passait ensuite à la chapelle pour dire les grâces et faire quelque lecture. Après cela, les portes de l'évêché étaient ouvertes. Chacun vaquait à ses occupations jusqu'à huit heures : on fermait les portes dont le suisse portait les clefs au prélat. « Le soir à la collation, dit l'oratorien

(1) Par ordre du Pape, dans les dernières années de sa vie, il usa d'un peu de poisson.

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