LIVRE X, CHAPITRE X
que nous avons cité, il mangeait autrefois une pomme ; mais il s'était réduit à un morceau de pain sec et bis. Sa maxime était que sur la table d'un évêque, il ne devait y avoir rien que de très vil : c'était ce qu'il pratiquait à la rigueur. II ne buvait que de l'eau toute crue et rien davantage. On appellerait cela jeûner austèrement ; mais pour lui, quand il jeûnait, il ne faisait qu'un seul repas à six heures du soir, et aux jeûnes des Quatre-Temps, il ne mangeait que du pain à huit heures du soir, à cause des saints ordres qu'il administrait en ce temps-là: il voulait alors redoubler ses mortifications... Il prêchait souvent, et était au moins une heure et demie en chaire, d'où il ne descendait point qu'il ne fût tout en eau. Cela ne l'empêchait pas d'aller en cet état à l'office...
Il y avait quelquefois tant d'instruments de pénitence sur son corps, qu'on l'a trouvé souvent à genoux sans se pouvoir relever; il fallait le prendre par dessous le bras (1). «Nos Pères, disait dernièrement encore un savant grenoblois, M. des Mays, ont pu le voir bien souvent parcourir Grenoble à pied, visiter les pauvres honteux dans les quartiers les plus reculés... Outre ses aumônes quotidiennes, il a laissé plus de 400,000 livres d'œuvres qui subsistent encore.» Chaque année il visitait un tiers de son diocèse, le glus souvent à pied. Il passait l'automne à son château de la Plaine, près de la ville. C'est alors qu'il mandait tour à tour tous ses curés pour faire avec eux une retraite de huit jours, s'informer de l'état de leurs paroisses et leur donner ses conseils (2). L'abbé deRancé lui avait proposé saint Charles pour modèle (3), et l'on peut dire que, depuis cet illustre évêque de Milan, on n'avait pas vu dans l'épiscopat un plus grand exemple de pénitence, d'expiation et de dévouement. Innocent XI, pour honorer aux yeux de l'Église une si sainte vie, le décora spontanément de la pourpre romaine (4). Il vécut cardinal, comme il avait vécu évêque, c'est-àdire en trappiste, et cela pendant trente-sept ans, autant que dura son épiscopat, autant que son ami et son modèle, l'abbé de Rancé, avec lequel il eut encore ce trait de ressemblance.
Combien de fois ses amis et ses proches ne le prièrent-ils pas de modifier sa manière de vivre sous le spécieux prétexte de pouvoir servir plus longtemps l'Église? L'abbé de Rancé qu'il consultait alors lui répondait : « Bien des gens veulent que vous apportiez de radoucissement à votre vie,
(1) Thiers, L'avocat des pauvres, etc.
(2) Voir la Revue du Dauphiné (le Grésivaudan), u° 27, 23 mai 1858.
(3) Lettres de piété, t. I, p. 397.
(4) Lett. de Rancé du 24 octobre 1686 (Gollect. Nicaise, t. V). — Voir Mémoire* d'Amclot de la Houssayc, t. H, p. 29 et 30.
mais pour moi, je suis persuadé que vous avez fait la volonté de Dieu, que la voix des hommes n'est pas la sienne, et que vous vous êtes laissé conduire à son esprit. Vous verrez, Monseigneur, au moment de la mort, la consolation que vous aurez d'avoir pu mettre ensemble deux choses aussi différentes et aussi éloignées que la vigilance d'un pasteur et les austérités d'un solitaire (1). »
Le cardinal le Camus passa en faisant le bien ; mais quiconque fait le bien, un pasteur surtout, doit avoir, comme le Sauveur, son calvaire et sa passion. Il ne ménagea pas les abus du monde, du clergé et du cloître, et on lui fit la plus violente et la plus terrible opposition (2). Il eut des moments de désolation et de désespoir, mais l'abbé de Rancé lui criait du fond de son désert : Courage ! courage ! Et il se sentait fortifié, et il remontait le torrent, malgré les orages, tenant sa crosse d'une main et la croix de l'autre.