LIVRE XI, CHAPITRE XI
devait finir par tout avoir, même l'âme. C'est ce qu'on avait vu dans les mystères de la Gnose antique avec laquelle le Quiétisme avait plus d'un trait de ressemblance. C'était le Brahmanisme indien avec ses immobiles Sanyassis transplanté dans le christianisme; c'était le Coran dans l'Evangile, le chrétien devenu musulman, c'est-à-dire sans vie, sans mouvement, sans action, aplati, écrasé et anéanti aux pieds de Dieu. Sans doute, on ne voyait pas toutes ces conséquences; mais a-t-on jamais vu et calculé celles d'aucune hérésie ?
M™ Guyon se fit à Paris d'illustres prosélytes. Hélas ! est-il une erreur ici-bas qui n'en ait pas eu ! Fénelon , né avec un cœur pieux , doux et tendre , avec la passion sublime d'aimer Dieu pour lui-même , fut fasciné par cette femme qu'il voyait éprise, comme lui, de l'idéal de l'amour divin. Après bien des pourparlers et des conférences, sommé de se rétracter, il répondit par son livre de l'Explication des Maximes des Saints. Bossuet répliqua avec beaucoup de force et une rigoureuse sévérité qu'on a eu tort de blâmer, car, pour lui , comme il l'a écrit , il y allait de toute la religion. Lorsqu'un tel homme se sert d'une expression aussi forte dans une controverse publique avec un homme tel que Fénelon, on doit croire qu'il en a mesuré toute la portée.
Bossuet a révélé sa pensée tout entière , et c'est à Fénelon lui-même qu'il a dit : « Osez-vous nier, selon vos principes , que , pour exercer le pur amour que vous vantez, il ne faille aimer comme si l'on était sans Rédempteur, sans Sauveur, sans Christ , et protester hautement que quand tout cela ne serait pas, et qu'on oublierait encore la providence , la boité et la miséricorde de Dieu, on ne l'aimerait ni plus ni moins (I) ? »
Un pareil langage dans la bouche de Bossuet montre assez jusqu'à quel point il était persuadé que les Maximes de Fénelon tendaient, contre sa propre intention, à ébranler tous les fondements du christianisme (2).
La juste opinion que Bossuet avait de la piété, des hautes qualités et des talents de Fénelon , devait encore plus l'effrayer que le rassurer. Cette étrange nouveauté serait d'autant plus dangereuse qu'elle était présentée par l'homme de son siècle qui réunissait le plus de candeur dans l'expression de ses sentiments, le plus de séduction dans son langage et dans le brillant prestige de son imagination , et qui prêtait à ses erreurs mêmes les ornements de ses vertus.
Le bruit de cette polémique pénétra jusqu'à la Trappe. Bossuet ne
(I) Réponse à quatre lettres de M. de Cambrai, t. XIV, p. 671 et suiv. I \ ..ir. BUT le Quiétisme, M. de Bausset, Hist. de Bossuet, t. II, p. 2/.9et suiv
manqua pas probablement d'en parler à l'abbé de Rancé dans son dernier voyage surtout. Celui-ci avait déjà étudié le Quiétisme dans sa première phase , sa première apparition en Provence et en Languedoc , afin de pouvoir répondre aux consultations qu'on lui adressait de divers endroits. Cette fois l'erreur se montrait beaucoup plus perfide et plus dangereuse au foyer même de l'Église de France, et il se crut plus obligé encore de l'étudier sur ce nouveau terrain , de l'examiner de plus près, pour la mieux saisir et se rendre utile à une foule d'âmes qui lui demandaient des conseils.
C'est dans ce but qu'il avait prié M. l'abbé de Saint-André , vicaire-général de Meaux , dont il avait reçu la visite à la fin de l'automne , de lui envoyer les ouvrages qui paraîtraient de part et d'autre. Il en reçut vers la mi-février Y Explication des Maximes des Saints et le mandement de l'archevêque de Paris (1). « Je vous suis bien obligé, lui répondit-il, de ce que vous n'avez pas oublié la prière que je vous ai faite. C'est une chose déplorable que devoir ces diversités de sentiments qui se forment dans l'Eglise, et particulièrement celle qui a donné lieu au livre de M. de Cambrai. On ne saurait trop louer le zèle de M§r de Meaux, de s'opposer, comme il le fait, à des erreurs si pernicieuses. Je ne doute point que tous les gens de bien ne se joignent à lui et que son parti ne soit celui de l'Eglise.
Les principes mystiques de l'abbé de Rancé sont ceux de l'Evangile pris à la lettre : ils consistent à jeter sur ses épaules la croix nue, à souffrir avec Jésus-Christ, à mourir avec lui pour gagner le Ciel. Ne lui en demandez pas davantage; c'est tout ce qu'il sait, c'est ce qu'il fait. On comprend qu'en dehors même de toute question de doctrine,. il ne pouvait pas être sympathique à Fénelon , génie chrétien , il est vrai , mais avec la forme et les grâces du paganisme, mêlant à tout son imagination, plus fait pour sentir que pour raisonner, plus propre à saisir la poésie et l'idéal des choses que leur réalité.
L'abbé de Rancé avait étudié l'ascétisme chrétien dans ce qu'il a de plus pratique et de plus mystérieux : il eut bientôt découvert le poison subtil caché sous de brillantes et pompeuses formules ; il entrevit des tempêtes à travers ces paroles pleines de douceur et d'harmonie, il en fut enrayé. A peine eut-il achevé la lecture qu'il ne fut plus en quelque sorte le maître de contenir les émotions de son âme, de comprimer les élans de sa foi alarmée, et, sous le coup de cette impression première, il écrivit à Bossuet dans le courant de mars :
. a Je vous avoue, Monseigneur, que je ne puis me taire. Le livre de M. de
(1) Lett. sur le Quiétisme, t. XLVIII, p. 248, édit. Gauth.