‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 350 sur 445 · LIVRE XI, CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI, CHAPITRE XI

Cambrai m'est tombé entre les mains; je n'ai pu comprendre qu'un homme de sa sorte pût être capable de se laisser aller à des imaginations si contraires à ce que l'Evangile nous enseigne aussi bien que la tradition sainte de l'Eglise. Je pensais que toutes les impressions qu'avait pu faire sur lui cette opinion fantastique étaient entièrement effacées, et qu'il ne lui restait que la douleur de l'avoir écoutée; mais je me suis bien trompé.

« On sait que vous avez écrit contre ce système monstrueux, c'est-à-dire que vous l'avez détruit, car tout ce que vous écrivez, Monseigneur, sont des décisions. Je prie Dieu qu'il bénisse votre plume, comme il a fait en quantité d'autres occasions, qu'il lui donne la force nécessaire, en sorte qu'il n'y en ait pas un trait qui ne porte coup. Pendant que je ne puis penser sans indignation à ce bel ouvrage de M. de Cambrai, je demande à Notre-Seigneur qn'il lui fasse la grâce de connaître ses égarements. Dieu, Monseigneur, vous a choisi dans nos temps entre les autres hommes pour soutenir la vérité , et vous l'avez fait jusqu'ici en toutes rencontres et avec tant de succès, que je ne doute point que vous ne le fassiez encore dans celle-ci avec le même bonheur (1). »

En lisant ces lignes, Bossuet comprit qu'il pouvait entièrement compter sur l'abbé de Rancé dans cette grande controverse qui venait de s'ouvrir, et dont on ne pouvait point alors prévoir l'issue. Il se hâta de lui faire parvenir son livre sur les Etats d'oraison et les Illusions des Quiétistes. L'abbé lui répondit avec autant d'assurance que la première fois , et avec bien moins encore de ménagement. La lettre était datée du 14 avril.

« En vérité, si les chimères de ces fanatiques avaient lieu, il

faudrait brûler le livre des divines Ecritures, laisser l'Evangile, quelque saintes et quelque nécessaires qu'en soient les pratiques, comme si elles ne nous étaient d'aucune utilité ; il faudrait, dis-je, compter pour rien la vie et la conduite de Jésus-Christ, tout admirable qu'elle est, si les opinions de ces insensés trouvaient quelque créance dans les esprits , et si l'autorité n'en était entièrement exterminée. Enfin, c'est une impiété consommée, cachée sous des termes extraordinaires, des expressions affectées, sous des phrases toutes nouvelles qui n'ont été imaginées que pour imposer aux âmes et les séduire.

« Nous ne manquerons point de prier Dieu, Monseigneur, qu'il touche les cœurs , qu'il éclaire les esprits et qu'il s'en rende tellement le maître qu'ils profitent des instructions que vous leur donnez : les uns en abjurant avec sincérité l'erreur qu'ils ont embrassée, et les autres en la regardant comme le renversement de toute piété chrétienne (2). »

(1) Lelt. de Bossuet sur le Quiétisme, t. XLV1II, p. 272, édit. Gauth.

(2) Ibid., p. 284.

Il faut se hâter de dire que ces deux lettres étaient confidentielles ; que c'est un ami qui parle à cœur ouvert à son ami : il connaît les derniers secrets de la secte , des choses effroyables lui ont été révélées, les pratiques les plus noires et les plus diaboliques (1) , et, comme il sent vivement , il s'exprime de même. Sa parole est rude comme le désert; il connaît , mais il dédaigne l'art d'en adoucir, d'en voiler les aspérités. Bossuet, de son côté, était un peu moins dur, mais aussi ardent, aussi sévère, aussi inflexible. Ces deux génies n'étaient pas faits pour se tempérer l'un par l'autre, mais pour s'exciter, en s'unissant comme deux vives flammes. Ils allaient tous deux droit en face , sans déviation, sans circuit, selon le souffle de l'esprit qui les emportait, ubi erat impetus spiritus, illuc gradiebantur (2).

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