LIVRE XI, CHAPITRE XII
« On peut imaginer, dit le duc de Saint-Simon, quel triomphe d'une part, et quels cris perçants de l'autre. M. de Cambrai et ses amis n'eurent pas assez de voix ni de plumes pour se plaindre et pour tomber sur M. de la Trappe. » Après avoir épuisé tous les genres de prose, ils en vinrent à la satire riméeet jusqu'à la chanson. Le duc de Nevers, Mancini, neveu de Mazarin, esprit faux, fantasque et rancunier, qui n'ignorait pas que l'abbé de Rancé n'avait jamais voulu plier le genou devant son oncle, fut bien aise de l'en faire ressouvenir en publiant contre lui des couplets injurieux qui sont loin de briller par la finesse de l'esprit et les grâces de la poésie. Que pouvait-on attendre d'un homme qui s'était obstiné à mettre la Phèdre de Pradon au-dessus de celle de Racine (1) ?
Il est très probable que l'abbé de Rancé eut connaissance de cette misérable attaque, mais il ne crut pas devoir y répondre. Il y eut cependant des poètes ou plutôt des rimailleurs qui voulurent le défendre sur le terrain où on l'attaquait (2) et avec les mêmes armes (3).
Nous voyons qu'on l'accusait de présomption pour s'être prononcé d'une manière si prompte et si vive dans une affaire aussi difficile et aussi délicate, où personne ne le consultait, qu'il lui convenait beaucoup mieux de garder le silence, et d'attendre avec patience et respect la décision du pape et des évêques. On lui disait qu'il n'avait rien à voir au-delà des limites de la maison que Dieu lui avait confiée ; que dans les termes dont il s'était servi, il avait entièrement oublié ce qu'il devait au caractère de
(1) Cet abbé qu'on croyait pétri de sainteté,
Rompt ses sacrés statuts en rompant le silence, Et contre un saint prélat s'animant aujourd'hui, Du fond de ses déserts déclame contre lui, Et moins humble de cœur que fier de sa doctrine, Il ose décider ce que Rome examine.
(2) L'âme pleine d'aigreur contre un illustre abbé, Dans un excès d'orgueil tu veux qu'il soit tombé. De quelques mots écrits par zèle, en confidence, Tu fais un crime affreux ; c'est rompre le silence, Violer les statuts, manquer à tout égard. Est- il donc défendu d'imiter saint Bernard? Il s'agit d'oraison : un pieux solitaire Ne pourra s'expliquer sans être téméraire.
Et ne nous prêchât-il que le pur Evangile, Ses discours sont outrés, il veut faire l'habile, En savoir plus que Rome, et même prononcer Sur ce qui l'embarrasse et la fait balancer. Cei pièces se trouvent dans un volume rare, intitulé : Recueil de pièces, tant en proee qu'en vers, fur le livre des Maximes des Saints. (Biblioth. de l'Arsenal, n° 7571.)
M. de Cambrai et à son mérite personnel ; qu'il n'appartenait pas à un moine de parler ainsi d'un grand archevêque. Comme corollaire et pour confirmation, on rappelait ses contestations avec l'abbé Le Roi, Mabillon et quelques autres.
« Je souhaiterais, répondit un défenseur officieux (1), que ceux qui condamnent si fortement les lettres de M. l'abbé de la Trappe voulussent se transporter par la pensée dans sa cellule et se le représenter ensuite faisant la lecture du livre de M. de Cambrai. Il voit qu'il y est traité des Voies intérieures de la vie mijstique, de la Sublime Oraison, de la parfaite contemplation, etc.; il ne peut croire que ce livre ne soit pas de sa compétence. Un solitaire qui a passé près de quarante ans dans un désert, qui pendant tout ce temps a conduit de saints religieux dont il a connu les sentiments les plus intimes et les plus secrets, doit avoir quelque connaissance des voies intérieures et entendre le langage mystique. Cependant, il croit trouver dans ce livre des routes marquées pour arriver au pur amour, inconnues jusqu'ici aux saints habitants de sa maison et à luimême ; cela commence à lui rendre ce livre suspect. Il le lit, il le relit avec attention : le nom, le caractère, la réputation de l'auteur le tient en suspens, il souhaiterait trouver par une seconde lecture, qu'il s'est trompé dans la première. Mais, enfin, après un long et solide examen, le solitaire croit reconnaître dans ce livre un système qui lui paraît n'être pas conforme à celui de l'Évangile et de la morale de Jésus-Christ; il croit y voir de fausses idées delà charité et du pur amour de Dieu. Plein de ces réflexions qu'il se persuade être fondées sur les plus solides principes de la religion, son zèle s'allume, et il s'y livre entièrement, et dans son émotion, en face d'un péril grave et imminent, il s'exprime avec force, il parle avec feu. Que ceux qui l'en blâment considèrent qu'il écrit à M&r l'évêque de Meaux avec lequel il est lié depuis longtemps d'une amitié très étroite. Il lui écrit comme il lui aurait parlé, sous la première impression. Il n'a point eu en vue le public : il ne devait pas même s'attendre que le monde aurait la moindre connaissance de ses sentiments sur cette matière. Si quelque événement imprévu a divulgué ses lettres, ce n'est point sa faute. Si Msr de Meaux y avait contribué, il ne faudrait pas douter qu'il n'eût eu quelque raison très solide pour le faire. »
L'auteur de la lettre apologétique allait plus loin et soutenait hardiment que quand l'abbé de Rancé aurait composé et publié des volumes entiers pour instruire les fidèles des voies intérieures, en rétablir les règles, en
(1) Œuvres de Bossuet, édit. Vives, t XXVIII, p. 179.