‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 353 sur 445 · LIVRE XI, CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XI, CHAPITRE XII

découvrir les illusions, en combattre les abus, il n'y aurait rien eu dans tout cela qui ne fût très légitime et dans Tordre. Car qui pourrait donner sur ce sujet plus de lumières qu'un homme qui doit en être instruit, non seulement par sa profonde doctrine, mais par sa propre expérience et par celle de tant de saints religieux qu'il gouvernait depuis si longtemps?

A ceux qui demandaient de quoi l'abbé de Rancé, étant moine, se mêlait de dire son avis en cette occasion, l'apologiste répondait: « De quoi se mêlait saint Bernard quand il combattait les erreurs d'un Pierre de Bruys, d'un Abailard et de tant d'autres ? De quoi se mêlait-il quand il travaillait à étouffer les schismes, quand il écrivait au pape Eugène, et qu'animé d'un saint zèle, il osait prendre la liberté de lui représenter tous ses devoirs ? Il y a de certains intérêts, de certains périls de l'Église où tout chrétien, et à plus forte raison, tout prêtre capable de manier les armes spirituelles devient soldat, et se trouve obligé de combattre. »

Le même apologiste finissait par une réflexion qui lui semblait devoir suffire pour imposer silence aux gens du monde qui, en cette occasion, se déchaînaient impitoyablement contre l'abbé de Rancé : « Que ceux, disaitil, qui savent ce que c'est que l'amour de la vérité ; que ceux qui ont senti la vive impression que fait dans un cœur véritablement chrétien le désir de la défendre contre l'erreur, que ceux-là, dis-je, parlent tant qu'ils voudront du zèle de M. l'abbé de la Trappe, qu'ils jugent s'il est indiscret, et s'il a passé les bornes ! Mais pour ceux qui parlent de zèle et qui n'en ont jamais eu le moindre sentiment, qui dans leurs réflexions et leurs discours ne consultent que la prudence humaine, règle toujours trompeuse, quand il s'agit de juger de la conduite des saints, qu'ils ne soient point surpris, si je leur dis sincèrement, qu'il doit être bien plus permis à M. l'abbé de la Trappe déjuger du livre de M. de Cambrai, qu'il ne leur est permis de juger M. l'abbé de la Trappe et de condamner son zèle (1) »

De toutes les justifications de l'abbé de Rancé, celle-ci nous a paru la plus claire, la plus modérée et la plus convenable. II ressortait de toute cette discussion qu'il avait pu écrire ces lettres confidentielles à son ami, malgré quelques expressions peut-être trop vives et trop fortes, mais de premier jet, et qu'il ne prévoyait pas qu'elles deviendraient publiques (2) .Ce-

(1) Cette lettre se trouve dans le Recueil de celles de Bossuet sur le Quiétisme, sous ce titre : « Lettre d'un ami de l'abbé de la Trappe, en réponse aux plaintes des partisans de M. de Cambrai, contre les lettres précédentes de cet abbé. »

(2) Nous lisons dans le Portefeuille du R. P. Léonard de Sainte-Catherine : « Un pieux ecclésiastique, qui revient de la Trappe où il a passé quelques jours, dit que l'ancien abbé est bien fâché que M. de Meaux ait divulgué les lettres qu'il lui a écrites au commencement de l'année, touchant le livre de Fénelon. »

pendant les amis de M. de Cambrai à bout de colère contre Mme de Maintenon et d'écrits faits et à faire au fond contre M. de Meaux, ne se contentèrent de rien, et ne pardonnèrent de leur vie à M. de la Trappe. »

C'est ainsi que s'exprime le duc de Saint-Simon qui était toujours passionnément attaché a l'abbé de Rancé, et qui fut l'un de ses plus chauds partisans dans toute cette affaire. Il raconte qu'ayant diné en particulier avec M. de Chevreuse et le duc de Béthune chez M. de Beauvilliers, celui-ci leur proposa une promenade en carrosse autour du canal de Fontainebleau. Aussitôt M. de Béthune mit la conversation sur M. de la Trappe à propos de M. de Cambrai : 'les deux autres suivirent, et tous trois se lâchèrent tant et si bien qu'après avoir un peu répondu, puis gardé le silence pour ne pas les exciter encore davantage, il sentit qu'il ne pouvait plus supporter leurs propos. Il leur dit donc naïvement qu'il comprenait bien que ce n'était pas à lui, à son âge, d'exiger qu'ils se tussent, mais qu'à tout âge on pouvait sortir d'un carrosse, que c'était pour lui la dernière des épreuves où son attachement pût être mis ; mais qu'il les priait d'avoir aussi égard à sa faiblesse, s'ils voulaient l'appeler ainsi, et de le mettre pied à terre, après quoi ils diraient tout ce qu'ils voudraient en pleine liberté (1).

On voit par ce seul fait jusqu'où allait parmi les partisans de Fénelon l'irritation contre l'abbé de Rancé, mais tout ce bruit, loin de l'émouvoir et de le troubler, ne fit au contraire que l'affermir dans le parti qu'il croyait être celui de la vérité et de l'Église. Ce qu'il y a en lui de plus admirable alors, comme toujours, c'est cette âme supérieure, inaccessible à toute espèce de vengeance et de rancune. L'abbé Nicaise, par une première indiscrétion, a soulevé contre lui tous les Jansénistes à la mort d'Arnauld; Bossuet, par une autre indiscrétion, a soulevé contre lui tous les Quiétistes; eh bien! dans l'un et l'autre cas, il n'a pas eu un seul reproche à leur faire et dans les lettres qu'il leur adresse alors, on ne trouve que les sentiments et la douce expression d'une sereine et inaltérable amitié. Ainsi, ayant appris que Bossuet avait reçu de Rome un Bref au sujet de son dernier ouvrage, il s'empressa de lui écrire avec encore plus de marques de sympathie et d'affection qu'à l'ordinaire.

« Vous voulez bien, Monseigneur, lui mande-t-il, que je vous dise que je prends trop de part à ce qui vous regarde pour être sans envie d'en apprendre quelque chose dans les conjonctures présentes. J'ai ouï dire que le pape vous avait écrit; je ne doute point que ce ne soit pour vous témoi-

(1) Mémoires, t. II, p. 146.

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