‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 354 sur 445 · LIVRE XI, CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XI, CHAPITRE XII

gner combien il approuve le zèle que vous avez fait paraître dans l'ouvrage que vous venez de donner à l'Église pour la défense de la vérité et pour la réfutation d'une erreur dont il se peut dire que les suites sont infinies. Je ne doute point que l'affaire ne tourne à votre consolation et à celle de tous les gens de bien. Il est certain qu'il n'y en a pas à laquelle ils doivent prendre plus d'intérêt (1).

« Permettez-moi, Monseigneur, de vous faire une prière. Comme j'ai ouï parler de plusieurs endroits de la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire sur le Quiétisme, et que je ne me souviens point de ce que je vous ai mandé, vous me feriez un extrême plaisir de m'en envoyer une copie, au cas que vous l'ayez encore. Car le monde, comme vous savez, parle des choses comme il lui plaît. Souvent il ne fait point de scrupule d'attribuer aux gens celles auxquelles ils n'ont point pensé, et on est bien aise de pouvoir répondre avec certitude.

« Nous ne cessons point, Monseigneur, de recommander à Dieu tout ce qui vous touche pour ce monde comme pour l'autre. Je puis vous assurer que vous tenez dans nos cœurs toutes les places que vous y devez avoir et qu'on ne peut être à vous avec plus d'attachement, de sincérité et de respect. »

Quelles victoires ne faut-il pas avoir remportées sur soi-même pour maîtriser ainsi les émotions les plus naturelles de son âme, pour arrêter court le flot qui monte, en lui disant : Tu n'iras pas plus loin ! N'est-ce pas là cet homme sage de l'Écriture qui est en possession de son cœur, qui le modère et le retient, comme un habile écuyer retient, à la première pression du frein, le cheval prêt à s'emporter?

Le 3 juillet suivant, il répond à Bossuet qu'il a reçu les copies de ses lettres qu'il lui avait demandées et qu'il en assume toute la responsabilité devant Dieu et devant les hommes. « Il suffit, lui dit-il, qu'elles ne contiennent rien que vous n'approuviez, pour que je ne me repente pas de les avoir écrites. Dieu a permis qu'elles allassent plus loin que je ne pensais. Il est vrai que le sujet me toucha d'une manière si vive que je ne pus

pas ne le point témoigner J'ai lu et relu la lettre que M. votre neveu

vous a écrite avec une consolation que je ne puis vous exprimer ; rien ne marque mieux la disposition de Sa Sainteté pour l'affaire et pour votre personne (2). »

L'évêque de Noyon, François de Clermont-Tonnerre, était sur le point de publier pour son diocèse une lettre pastorale contre les maximes perni-

(4) Bossuet, Œuvres, t. XXVIII, p. 198, édit. Vives. (2) Ibid.y p. 207.

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cieuses du Quiétisme. Quoiqu'elle ne soit pas sans mérite, elle est à peine mentionnée par les auteurs qui ont écrit avec le plus de détail l'histoire de cette célèbre controverse. Ce prélat avait passé sa jeunesse avec l'abbé de Rancé et il en était très connu. Le bruit se répandit qu'il l'avait prié de composer un petit traité sur la matière qu'il joindrait à sa lettre pastorale pour paraître en même temps. Bossuet ne l'eut pas plutôt appris qu'il écrivit à la Trappe pour l'en détourner. « Vous savez-bien, lui disait-il, les raisons d'éviter cette conjoncture, et il me semble que vous n'avez rien à ajouter aux sentiments d'un si grand prélat. La liberté que je prends est l'effet de mon zèle pour votre service et pour votre réputation qu'il faut conserver à l'Église. J'espère ne pas passer cet été sans vous voir, et je suis à vous comme vous savez. » Cette lettre était datée du 4 juillet (1).

Il parait que Bossuet avait été mal informé et que les bruits que l'on avait fait courir étaient faux. M«r de Noyon ayant envoyé sa lettre pastorale à l'abbé de Rancé, ce dernier lui répondit le 8 du même mois et assez longuement sans lui dire un seul mot de la proposition qui lui aurait été faite. Sa lettre est trop curieuse pour ne pas la reproduire entièrement. C'est un ami qui après de longues années de séparation et de silence retrouve son ami de jeunesse : l'un est sous le froc, l'autre sous la mitre, qu'importe ? les premières paroles qu'ils échangent, c'est pour se dire qu'ils s'aiment encore comme aux beaux jours du temps passé; leur cœur fait presque tous les frais de cet entretien.

« Je ne pouvais avoir une joie plus sensible en ce monde que celle d'apprendre par vous-même, Monseigneur, que je suis toujours dans l'honneur de votre souvenir, et que vous avez pour moi les mêmes bontés que vous aviez il y a si longtemps. Je puis vous assurer, en mon particulier, que j'ai conservé pour votre personne, cette considération et cet ancien attachement qui vous est si parfaitement connu, et que l'éloignement des lieux et l'interruption du commerce n'y a jamais donné la moindre atteinte. Ma consolation sur cela sera entière quand je vous l'aurai dit de ma propre bouche, et que j'aurai reçu votre bénédiction; c'est un bonheur que j'attends avec une extrême impatience.

« J'ai reçu et lu, Monseigneur, votre lettre pastorale; elle est digne de vous, de votre zèle, de votre sollicitude, de l'attachement que vous avez au bien de l'Église, à la gloire de Jésus-Christ, de cette érudition profonde qui parait avec éclat dans tout ce qui sort de vos mains ; en un mot, on doit avouer que sur le sujet présent, vous avez dit en peu de pa-

(1) Bossuet, Œuvres, t. XXVIII, p. 208.

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