LIVRE XI, CHAPITRE XI II
vers. Il y resta plusieurs jours, et y suivit tous les exercices avec piété et édification. L'abbé de Rancé écrivait à M. Nicaise : « M. de Santeuil nous vint voir avant que de faire son voyage de Bourgogne ; il trouva du goût pour tout ce qu'il vit ici. Il faudrait, pour en faire l'usage que vous lui désirez , que Dieu lui eût fortement parlé au cœur; ce sont de ces changements extraordinaires qui sont fort rares. »
M. le Prince et M. le duc de Bourbon, son fils, le menaient ordinairement aux Etats de la province de Bourgogne, et Dijon , cette ville si lettrée et si polie, l'accueillait et le fêtait de son mieux. MM. les Elus lui ayant fait un cadeau du meilleur vin de leur pays, il les avait remerciés par une très gracieuse pièce latine intitulée : Santolius Burgundus, Santeuil-Bourguignon. Il consentit avec peine, cette année, à faire partie de la suite de M. le Duc. Il faut avouer que ce n'était guère le moment, au sortir de la Trappe, de venir se mêler à ces fêtes, à ces grandes réjouissances et à tout ce grand bruit. Maintenant est-il vrai qu'au dîner des Etats quelqu'un lui ait fait cette farce indigne, homicide, qu'on raconte partout (1) ? Le fait paraît certain; aussi fut-il atteint le lendemain d'une colique violente qui l'enleva rapidement.
Le bruit s'en répandit dans le monde, 'et comme c'est l'ordinaire, avec les exagérations les plus mensongères. Huet écrivait d'Avranche : « La mort de Santeuil (2) si peu convenable à l'habit qu'il portait, est un véritable sujet de douleur à qui la considère de sang-froid (3). » On ne manqua pas de faire le rapprochement de la Trappe et du festin de Dijon ; on disait que les impressions qu'il avait rapportées de la sainte solitude, ou n'étaient pas réelles, ou n'avaient donc guère duré. La vérité est que ce ne fut pas la vie, mais la mort qui se ressentit de la Trappe. Il paraît certain qu'en face de l'éternité sa foi se réveilla , que ses derniers instants furent ceux d'un bon chrétien et d'un bon religieux. C'est ce qu'ont attesté plusieurs témoins dignes de foi, et spécialement M. Gillet, avocat au parlement de Dijon , et M. le comte du Hautoys.
« Le samedi 3 août, dit ce dernier, il soupa avec nous au Logis-du-Roi, à la table de M*r le Duc... Il se plaignit un peu de la poitrine ; mais il soupa assez bien et se mit en humeur à la fin du repas... Le dimanche au matin, il parut en bonne santé; il assista à toutes les harangues et compliments qui furent faits à son Altesse Sérénissime. Il se trouva mal sur les onze heures d'une espèce de colique. Il devait aller diner chez M. le président
(1) On lui avait mis une forte pincée de tabac d'Espagne dans son verre.
(2) Nous n'osons écrire le reste.
{%) Gollect. Nicaise (inédite).
Le Goux avec une compagnie de beaux esprits... On l'attendit en vain près de deux heures. Son mal augmentant , il dit qu'il était mort et demanda instamment pour confesseur le curé de la paroisse , homme fort exemplaire. Il se confessa sur les six heures. Il demanda ensuite le Viatique qui lui fut apporté entre sept et huit heures avec l'Extrême-Onction. Il se trouva dans des dispositions si chrétiennes qu'elles édifièrent tous les assistants. Il fit des remontrances et des satisfactions publiques à toute l'assemblée avant que de recevoir ces deux sacrements, et jamais on n'a vu nn cœur plus touché...
« M. le curé s'étant retiré sur les onze heures et demie dans la croyance qu'il pourrait revenir à temps le lendemain, il ne fut pas plutôt sorti que nous vîmes extrêmement baisser le pouls. M. de Bussière,le médecin, nous ayant dit qu'il approchait de sa fin, nous courûmes prendre quelqu'un à la salle des gardes, et nous fûmes heurter chez les Révérends Pères Jésuites pour avoir deux religieux. Nous éveillâmes le portier à force de bruit, et on nous donna les Révérends Pères de Villeroy et de Tarannes que nous amenâmes vers le moribond. Il répéta entre leurs mains tous les sentiments de piété et de regret de ses fautes... Il perdit la parole une heure après minuit et rendit l'âme tranquillement à une heure et un quart... Voilà la fin de M. de Santeuil ; à moins que de l'avoir vu, on ne saurait croire avec quels sentiments de piété et de résignation il s'est soumis à la volonté du Seigneur... Enfin , quand il eût vécu toute sa vie à la Trappe, il ne pouvait mourir plus chrétiennement. Nous sommes tous plus édifiés de cette mort que par tous les sermons des plus h abiles prédicateurs du royaume (1). »
La Providence, en conduisant Santeuil à la Trappe, avait ses vues. Réduit subitement à la dernière extrémité , il se ressouvint certainement de l'abbé de Rancé et de tous ces pieux cénobites qu'il avait vus et admirés, il y avait à peine quinze jours. Ce fut sans doute à leurs prières qu'il dut la grâce de finir une vie, hélas! trop légère et trop mondaine par une sainte mort qui rappela à ceux qui en furent témoins le Trappiste mourant.
M. l'abbé Berrier, que Bossuet s'était attaché , vint à la Trappe au commencement d'août pour y passer quelques jours dans le silence et la retraite. Il ne manqua pas de parler de la grande affaire du Quiétisme et de l'état des esprits. L'abbé de Rancé entra complètement avec toute l'ardeur de sa foi et de son caractère dans les vues des adversaires de Fénelon. Cet
(1) Lettre de M. Gillet fils, avocat au Parlement de Dijon, à M. de Ver trou, conseiller-historiographe du roi, sur la mort de Santeuil . — Détail fidèle de la mort de Santeuil adressé à M. de la Garde, trésorier général de S. A. S. M. le Prince, par M. le comte du Hautoys (Santoi. Opéra omnia, t. III, p. 120 et 122).