‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 358 sur 445 · LIVRE XI, CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE XI, CHAPITRE XIII

entretien fut fidèlement rapporté àBossuet qui lui écrivit aussitôt : « M. l'abbé (Berrier) me donne la joie, Monsieur, de m'apprendre que votre santé se soutient et que votre vivacité pour la saine doctrine ne diminue pas. On a bien politique sur vos lettres; mais, après tout, qui peut trouver à redire que vous ayez écrit votre sentiment à un ami ? Ce serait, en tout cas, à moi qu'il se faudrait prendre du cours qu'ont eu vos deux lettres. Mais je n'ai jamais eu dessein de les divulguer, et, après tout, c'est l'effet d'une permission particulière de Dieu (1). »

Si Bossuet avait dissuadé l'abbé de Rancé d'écrire contre le Quiétisme, de concert avec l'évêque de Noyon , ce n'était point qu'il se défiât de ses lumières ou de sa prudence ; au contraire, il le croyait un des hommes les plus capables de composer un ouvrage spécial sur cette matière, et même il l'excitait à le faire. « Dieu, lui dit-il, voulait que vous parlassiez. Peutêtre veut-il encore que vous souteniez votre sentiment de raisons. Faitesle, Monsieur, si Dieu vous en donne le mouvement, et envoyez-moi votre écrit. J'en ferai l'usage que Dieu veut, et je ne cacherai pas la lumière sous le boisseau... Rien ne m'empêchera , s'il plaît à Dieu, de vous aller voir que la conjoncture des affaires présentes. Si j'ai huit jours de libre , je ne manquerai pas d'en profiter, et je l'espère (2). »

Ces huit jours de paix, de recueillement et d'intimité dans un désert avec un ami , que Bossuet rêvait au milieu de la tourmente des affaires et d'une orageuse polémique, les trouvera-t-il ? M. Berrier ne le pensait pas; aussi écrivait-il à la Trappe de ne pas compter sur cette visite.

Cet ecclésiastique, qui avait reçu à son récent voyage les vœux et les confidences de l'abbé de Rancé pour Bossuet , fut chargé par ce dernier de lui expliquer plus amplement sa pensée et la marche de la controverse. Il lui écrit : « J'ai rapporté à M. de Meaux ce que M. Boileau m'avait engagé de vous dire, sur quoi il m'a répondu que depuis la lettre que M. de Cambrai a donnée au public sous le nom d'un ami, il n'y avait plus guère de ménagements à garder, et que depuis cette lettre il changeait de manière de parler. La voici avec une réponse qui y a été faite : M. de Meaux vous prie de ne point donner copie de cette dernière lettre ni d'en dire l'auteur. L'opiniâtreté est aussi grande qu'elle peut être de la part de M. de Cambrai. Non seulement M. l'archevêque de Paris n'y a rien gagné, ni M. l'évêque de Chartres, ni plusieurs qui s'en sont mêlés; mais il persiste avec hauteur dans son sentiment, quoique M. le Nonce lui ait dit que s'il ne sa-

(1) TV^siiPt, Lett, mr le Quiétisme, t. XLVHI, p. 3G2.

(2) Œuvres de Bossuet, t. XXVIII, p. 224 (édit. Vives).

tisfait pas les évêques de France, très certainement il sera condamné à Rome. »

Le bruit s'était répandu que les deux fameuses lettres adressées de la Trappe à Bossuet avaient été envoyées au Saint-Siège, et qu'elles avaient produit une grande sensation parmi les plus éminents prélats de la cour pontificale. Il importait beaucoup à l'abbé de Rancé de s'assurer si ces rumeurs avaient quelque fondement. M. Berner lui répondit : « Pour ce qui vous regarde, c'est M. le Nonce qui a envoyé vos lettres au pape, et elles sont publiques à Rome comme à Paris. On a voulu dire en grande assemblée et en présence de M. de Meaux que c'était M. Maisne, votre secrétaire, qui en avait donné copie : il l'a justifié en disant que c'était si peu lui, que, sur le bruit de ces lettres, vous lui en aviez demandé copie , et qu'ainsi on ne pouvait vous accuser de rien. »

M. de Cambrai avait toujours prétendu que la grande question des états d'oraison n'était point une affaire de théorie , mais de pratique, et que c'était par ce côté qu'il fallait la juger. Or, Bossuet se servait des lettres de la Trappe comme d'un argument de la plus grande force , et il disait aux prélats réunis, et M. de Baveux en était un, que, puisque M. de Cambrai vantait tant les expériences comme nécessaires pour bien apprécier sa doctrine , on ne pouvait rejeter le sentiment de l'abbé de Rancé, lui qui, outre une science profonde, avait l'expérience de tant de saints qu'il avait conduits pendant trente années. Il approuvait fort qu'il écrivît sur cette matière.

L'opinion de Bossuet sur l'abbé de Rancé et les services qu'il pourrait rendre dans la circonstance présente était celle des évêques ses collègues. M. Berrier lui mandait : « J'ai vu M. l'abbé de Beaufort qui a été présent à toutes les conférences de M. l'archevêque de Paris avec M. de Cambrai, et qui lui a raconté tout ce qui s'était passé. Je lui ai parlé de vous et de ce que vous m'avez dit lorsque j'ai eu l'honneur de vous voir. Vos sentiments plaisent à tous les gens de bien , et d'autant plus aux prélats que M. de Cambrai objectant toujours les expériences, on lui objecte les vôtres, sans doute plus exactes, aussi bien que plus élevées que les siennes. Ainsi, ce que vous écrirez leur fera un aussi grand plaisir qu'il sera de grand poids (1). »

Cette lettre est très curieuse et très instructive : elle jette le plus grand jour sur la part que prit l'abbé de Rancé dans l'affaire du Quiétisme. Elle est une nouvelle preuve que, sans le vouloir et même sans le savoir, il s'était trouvé mêlé à cette polémique, et qu'il ne s'était montré que quand il

(1) Œuvres de Bossuet, t. XXVIII, p. 225 (édit. Vives).

ne lui avait plus été possible de s'effacer et de reculer; enfin, que l'archevêque de Paris, MM. de Chartres et de Meaux, et plusieurs autres prélats auraient voulu qu'il entrât franchement dans la controverse par un écrit spécial et public.

Plusieurs raisons l'en empêchèrent : les lettres et les visites dont il était accablé, ses infirmités qui ne lui donnaient pas un seul moment de relâche, le désir d'achever quelques ouvrages qu'il avait commencés , le besoin de calme et de paix après tant d'années d'agitation et de tourments. Il était en outre témoin du zèle avec lequel M. de Meaux et quelques autres évêques combattaient les nouvelles erreurs. La sainte cause de l'Eglise ne pouvait être en de meilleures mains ; il laissa faire ces illustres chefs de l'armée du Seigneur, ces vigilantes sentinelles du camp d'Israël.

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