‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 359 sur 445 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

L'abbé de Rancé reçoit l'Instruction pastorale de Fénelon, avec une lettre particulière; il ne paraît plus dans l'affaire du Quiétisme (1697).

Fénelon, encore à Versailles, avait eu connaissance, dès la fin de juin, des lettres de l'abbé de Rancé, et il en avait été surpris autant que déconcerté. Il prétendait avoir trouvé la méthode d'oraison par excellence; il se vantait de marcher dans les véritables voies de la mysticité, et le plus pieux, le plus saint des ascètes de son siècle (1) venait lui déclarer en face, et sans détour, qu'il s'était trompé ; que la route qu'il suivait était fausse, et qu'elle conduisait à des abîmes. Il répéta plusieurs fois, selon le témoignage de l'abbé de Dileur : « Je suis bien fâché d'être si fort condamné par un homme que j'estime tant. Que ne m'adressait-il ces lettres à moimême (2) ? » Il lui semblait qu'envisageant l'amour divin dans son aspect le plus sublime, l'abbé de Rancé, élevé si haut dans les régions du plus pur ascétisme, ne pouvait et ne devait être d'un autre sentiment que lui ; s'il n'avait pas approuvé, c'est qu'il n'avait pas compris. Il se crut donc obligé de lui donner, dans une espèce de mémoire qu'il rédigea, quelques

(1) Expression de Iîossuet (t. XXVIII, p. 195 de ses Œuvres).

(3) Extrait d'une lettre de M. l'abbé de Dileur à M. de la Trappe (Maupeou. t. II, p. 2(il).

explications aussi claires et aussi précises que possible, sur l'amour désintéressé qui était comme le fond de son système et la source de toutes les contestations. Il le suppliait en finissant de lui marquer ses difficultés, de lui dire son avis, promettant de profiter de ses lumières pour se corriger (1).

Cette pièce, datée du 30 juillet, ne fut probablement pas envoyée à la Trappe; le lendemain, dès le matin, Fénelon reçut cette foudroyante lettre de cachet, par laquelle le roi lui ordonnait de se rendre immédiatement dans son diocèse et lui défendait d'en sortir. Il lui était enjoint de ne s'arrêter à Paris que le temps nécessaire pour expédier les affaires les plus pressantes qu'il pouvait y avoir (2).

A peine fut-il arrivé à Cambrai, qu'il composa une Instruction pastorale pour expliquer ses véritables sentiments sur le fond même de sa doctrine. C'était une espèce d'engagement qu'il avait pris, étant encore à la cour, pour désabuser les personnes de bonne foi, qui trouvaient de l'obscurité ou de l'embarras dans quelques parties de son livre. Il la jugea d'ailleurs nécessaire pour l'honneur de son ministère auprès du troupeau qui lui était confié. Il profita de cette circonstance pour se disculper du reproche qu'on lui avait fait d'avoir gardé le silence au sujet du Quiétisme de Molinos et des trente-quatre articles de la Conférence d'Issy. Il plaça ces articles et la bulle d'Innocent XI contre Molinos à la suite de cette Instruction qui fut publiée le 15 septembre. Il est vraisemblable que s'il eût pris cette précaution en même temps que parut son livre, il aurait mis de son côté un grand nombre de personnes qui le soupçonnaient d'être favorable au Quiétisme mitigé.

Fénelon, à Cambrai, n'avait point oublié l'abbé de Rancé; il crut que rien n'était plus propre que son Instruction pastorale à l'éclairer et à l'apprivoiser avec son opinion ; il la lui adressa donc au commencement d'octobre, accompagnée de la lettre suivante (3) :

« Je prends la liberté, Monsieur, de vous envoyer une Instruction pastorale que j'ai faite sur mon livre. Cette explication me parut nécessaire, dès que je vis par vos lettres répandues dans le monde, qu'un homme aussi éclairé et aussi expérimenté que vous, m'avait entendu dans un sens très contraire au mien. Je n'ai point été surpris, Monsieur, que vous ayez cru ce qu'on vous a dit contre moi et sur le passé et sur le présent, Je ne suis point connu de vous, et je n'ai rien en moi qui rende difficile à croire Je mal qu'on en peut dire ; vous avez déféré aux sentiments d'un prélat

(1) Correspond, de Fénelon, t. VTI, p. 515, édit. 1828.

(2) Bausset, Hist. de Fénelon, t. II, p. 66.

(3) Correspond, de Fénelon, t. VIII^ p. 94.

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