LIVRE XI, CHAPITRE XIV
dont les lumières sont très grandes. Il est vrai, Monsieur, que si vous m'eussiez fait l'honneur de m'écrire ce qui vous avait scandalisé dans mon livre, j'aurais tâché ou de lever votre scandale ou de me corriger. En cas que vous ayez cette bonté, après que vous aurez lu Y Instruction pastorale ci-jointe, je serais encore tout prêt, Monsieur, à profiter de vos lumières avec déférence. Rien n'a altéré en moi les sentiments qui sont dus à votre personne, et à l'œuvre que Dieu a faite par vos mains. D'ailleurs, je suis persuadé que vous ne serez point contraire à la doctrine de l'amour désintéressé quand les équivoques dont on l'obscurcit seront bien levées, et que vous aurez vu combien j'aurais horreur d'affaiblir la nécessité de l'espérance et du désir de notre béatitude en Dieu.
« Je ne veux là-dessus, Monsieur, que ce que vous savez mieux que saint Bernard enseigne avec tant de sublimité. Il a laissé cette doctrine à ses enfants, comme son plus précieux héritage. Si elle était perdue et oubliée sur tout le reste de la terre, c'est à la Trappe que nous devrions la retrouver dans le cœur de vos solitaires ; c'est cet amour qui donne le véritable prix aux saintes austérités qu'ils pratiquent. Ce pur amour qui ne laisse rien à la nature, en donnant tout à la grâce, ne favorise point l'illusion qui vient toujours de l'amour naturel et excessif de nous-mêmes ; ce n'est pas en se livrant à ce pur amour, mais en ne le suivant pas assez qu'on s'égare.
« Je ne puis finir cette lettre, Monsieur, sans vous demander le secours de vos prières et de celles de votre communauté; j'en ai besoin. Vous aimez l'Église ; Dieu m'est témoin que je ne veux avoir de vie que pour elle, et que j'aurais horreur de moi, si je croyais me compter pour quelque chose en cette occasion. »
Cette lettre, il faut l'avouer, est admirable de tact et de convenance. Elle est séduisante par l'excellence du cœur qui s'y révèle, par cet esprit de paix et de douceur qui excède tout ce qu'on en peut dire, par cette humilité sincère qui sied si bien aux grands hommes et qui les élève cent fois plus haut qu'ils ne s'abaissent, enfin , jusque par l'harmonie du style qui flatte si agréablement l'oreille.
Nous ne connaissons pas la réponse de l'abbé de Rancé; nous croyons qu'il n'en fit point, car, au fond, que lui demandait-on? non pas précisément une adhésion , mais au moins quelques mots sympathiques ; il ne pouvait les donner sans se mettre en contradiction avec lui-même. Il ne devait pas répondre. De ce moment, on n'entendit plus prononcer son nom , et il ne figura plus ostensiblement dans ces grands débats ; mais il ne changea pas de sentiments. Il s'exprima en particulier et dans ses lettres à ses amis avec la même force et la même énergie contre les Quiétistes,
dont il regardait les systèmes comme des erreurs détestables qui ravageraient l'Eglise catholique et ne laisseraient plus ni piété ni religion parmi les hommes , si elles n'étaient arrêtées par une autorité toute-puissante (1).
Il ne ménage pas Fénelon qui lui semble le porte-drapeau de ce dangereux parti (2). S'il apprend que quelques prélats de la cour romaine se rapprochent de lui , il en est effrayé, il écrit aussitôt : « Il paraît que M. de Cambrai rencontre des protecteurs où il ne devait trouver que des juges sévères. S'il sort d'affaires , comme ses amis le désirent et le publient, c'est le plus grand malheur qui puisse arriver à l'Eglise de Jésus-Christ: l'iniquité se répandra, il n'y aura plus de barrières qui l'arrêtent, et on verra dans le monde ce que l'on n'y a point encore vu, je veux dire la doctrine de Jésus-Christ et tout ce qu'il a établi par ses instructions et par son exemple , abandonné par ceux qui devaient donner leur vie pour le défendre et le soutenir... On aura cependant la consolation de voir de grands évêques demeurer fermes , avec une inflexibilité invincible pour la gloire de Jésus-Christ et pour la cause de la vérité; ce qui sera pour jamais à la postérité un monument de leur foi et de la pureté de leur doctrine (3). »
Lorsque Fénelon , au contraire , perd du terrain , et que sa condamnation paraît presque certaine, il se rassure, il se réjouit, comme s'il s'agissait de sa propre cause. « Il est vrai, dit-il à l'abbé Nicaise, que les ennemis de la vérité triomphaient, mais les derniers écrits non seulement les ont abattus, mais leur ont ôté les armes des mains; de sorte qu'ils ne peuvent plus se défendre : le dernier livre de M. de Meaux est décisif, celui de M. de Chartres est convaincant; enfin, c'est une défaite entière (4). Cependant il ne faut pas qu'on chante victoire jusqu'à ce que Rome ait parlé (5) : c'est à elle à prononcer, et il faut qu'elle le fasse d'une manière si précise qu'elle ferme pour jamais la bouche à ceux qui soutiennent ces erreurs, et qu'elle leur ôte par la netteté et la force de ses décisions l'envie même d'y répliquer (6). »
Il trouve M. de Cambrai bien à plaindre de s'être engagé dans un si mauvais parti, qu'il ne peut éviter d'être condamné sur beaucoup d'articles. M. l'évêque de Meaux s'est signalé d'une manière extraordinaire, et l'Eglise lui doit beaucoup... Enfin, il espère qu'avant de mourir, il verra
(1) Gollect. Nicaise, t. V, lett. 105, 112.
(2) Ibid., lett. 110.
(3) lbid., lett. 107.
(4) Ibid., lett. 108.
(5) Ibid., lett. 108.
(6) Ibid. y lett. 106.