LIVRE XI, CHAPITRE XIV
cette conspiration dissipée, quelque nombreuse et quelque cruelle qu'elle puisse être (1).
Ses vœux furent exaucés : il vécut assez pour voir cette controverse terminée par une décision rassurante pour l'Eglise, honorable pour Bossuet, et que la soumission de Fénelon rendit glorieuse pour lui-même.
Les esprits furent longtemps à se calmer : l'abbé de Rancé était on ne peut plus maltraité. L'amitié du duc de Saint-Simon fut mise à de nouvelles épreuves durant toute cette période; mais elle ne faiblit jamais. Les disputes toujours vives et ardentes se reportèrent sur la prétendue injustice de la condamnation, et dans le paroxysme du dépit et de la colère, il y eut quelquefois des scènes étranges qui faillirent devenir tragiques. En voici une qui n'est pas sans intérêt : « Le duc de Charost, dit M. de Saint- Simon , était infatué à l'excès de M. de Cambrai et fort aliéné de M. de la Trappe. Je l'avertis plusieurs fois de laisser ce chapitre..., que cela était plus fort que moi, et que je le conjurais d'épargner ma patience et les sorties que je ne pourrais retenir. Malgré ces avis réitérés , il se mit sur ce chapitre à Marly dans la chambre de Mme de Saint-Simon où nous avions dîné, et où il n'était resté que Mmes du Chastelet et de Nogaret avec nous. Je parai d'abord ; il poussa toujours sa pointe, et de propos en propos de plaisanterie fort aigre et où il ne se retenait plus, il me lâcha avec un air de mépris pour M. de la Trappe « que c'était mon patriarche devant qui tout autre ne m'était rien. » Ce mot, enfin, combla la mesure. « Il est vrai, répondis-je d'un air animé , que ce l'est ; mais vous et moi avons chacun le nôtre, et la différence qu'il y a entre les deux , c'est que le mien n'a jamais été repris de justice. » (M. de Cambrai venait d'être condamné.) A ce mot, voilà Charost qui chancelle (nous étions debout), qui veut répondre et qui balbutie : sa gorge s'enfle, les yeux lui sortent de la tête et la langue de la bouche ; Mrae de Nogaret s'écrie , Mme du Chastelet saute à sa cravate qu'elle lui défait et le col de sa chemise ; Mme de Saint-Simon court à un pot à eau, lui en jette et tâche de l'asseoir et de lui en faire avaler. Moi, immobile, je considérais. le changement si subit qu'opère un excès de colère et un comble d'infatuation, sans pouvoir toutefois être mécontent de ma réponse. Il fut près de trois ou quatre Pater à se remettre... Alors je lui fis mes excuses et le fis souvenir que je le lui avais bien dit. 11 voulut répondre, les dames interrompirent (2). »
Voilà , il faut l'avouer, un échantillon bien curieux de l'état des esprits à cette époque : il suffirait seul pour nous donner une idée de tout ce que l'abbé de Rancé et ses amis eurent à souffrir.
(1) Gollect. Nicaiae, lett. 109, 112.
(2) Mémoires, t. II, p. 147.