‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 362 sur 445 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Des Retraites faites à la Trappe par les laïques, du temps de l'abbé de Rancé.

Le monde sait remuer si puissamment je ne sais quoi d'inquiet et d'impatient que nous avons dans le fond du cœur, qu'il nous tient toujours en mouvement; c'est un abîme dans lequel nous tourbillonnons sans cesse, emportés par nos convoitises, comme par un vent impétueux, iniquitates nostrœ quasi ventus abstulerunt nos. Mais il y à un jour, et dans ce jour une heure, où, soit fatigue, soit ennui, nous nous arrêtons, nous songeons à tout le temps passé et perdu, nous sentons un grand vide en nous : de là une tristesse inexprimable. Le remords fait entendre sa voix, et cette voix qui nous appelle au repentir nous appelle aussi au désert, c'est-à-dire au silence et à la retraite. Heureux celui qui l'écoute et la suit!

Il n'y avait pas alors de solitude chrétienne plus profonde que celle du couvent de la Trappe : éloigné des villes, des grands centres, du bruit et du tumulte, caché dans les champs, au milieu des bois, au fond des vallées agrestes, on y pénétrait comme sous un autre ciel, sur une terre nouvelle, dans un autre monde pour ainsi dire. On y voyait des gens de toutes les conditions : des artisans, des négociants, des militaires, des magistrats, de grands seigneurs, des maréchaux de France, des ducs et pairs (I), etc. Ordinairement, on n'y restait pas moins de six à huit jours ; plusieurs y passaient des quinzaines et des mois entiers (2); quelques-uns même allaient jusqu'à six semaines (3). Voici, selon nous, ce qui attirait surtout en ces lieux et ce qui en rendait le séjour salutaire.

Ce n'est point par la grande et terrible voix de son tonnerre, par les mugissements de la mer et des vents, le fracas des tempêtes, le génie de l'éloquence, que Dieu nous parle avec plus d'empire, mais par son silence dans les solitudes; alors, il nous fait frissonner, il nous accable, il nous terrasse.

(1) C'est l'abbé de Rancé qui l'a dit. (Le Nain, t. II, p. 675.)

(2) Que de lettres n'avons-nous pas eues sous les yeux, où l'on parlait des gentilshommes de cette époque qui étaient allés faire des retraites de huit ou quinze jours à la Trappe?

(3) Nous lisons dans une lettre du 3 juin 1692 : « Mon frère est parti de la Trappe, après y avoir passé six semaines dans des sentiments fort contraires et dans une con duite fort opposée à celle qui faisait le sujet de nos plaintes; j'en espère mieux que jamais. » (Fonds Baluze, Biblioth. Imp.)

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