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LIVRE XI, CHAPITRE XV

De nos jours, les Bernardin de Saint-Pierre, les Chateaubriand, les Lamartine, et une foule d'autres, ont avoué que rien ne les avait impressionnés dans le monde comme le silence des déserts. Eh bien , nulle part le silence n'est plus saisissant que dans un couvent de Trappistes, parce que nulle part il n'est plus religieux et n'exprime mieux le silence de Dieu.

Vous avez vu les Alpes et les Pyrénées, vous avez vu la mer calme et agitée, vous avez vu au milieu de la nuit un beau ciel où pas une étoile ne manquait : tout cela vous a remué le cœur et les entrailles, mais tout cela ne vous a pas donné une si grande, une si haute idée de la puissance et de la majesté de Dieu, que le spectacle de cent Trappistes prosternés à minuit sur les dalles du sanctuaire.

Ce qui ne frappait pas moins les étrangers, c'était la dignité, la gravité de la psalmodie, l'attention extrême, le soin minutieux que les Trappistes apportaient dans toutes leurs cérémonies; cette observance scrupuleuse des plus petits détails, de toutes les nuances du chant, de toutes les modulations de la voix, d'un ton, d'un demi-ton, d'un point, d'une virgule; la précision géométrique des saluts, des génuflexions, des prostrations ; la simultanéité imposante de tous les mouvements ; c'étaient ces évolutions autour de l'autel ; enfin toute cette étiquette sévère et inflexible de la rubrique, toute cette stratégie sublime du sanctuaire.

Le prêtre ou le laïque qui venait passer quelques jours de récollection dans la maison des Trappistes, ne devait pas s'attendre à ce qu'on lui fit aucune instruction de vive voix, prône ou sermon, parce que, là, les faits dominaient les paroles; parce que l'éloquence des exemples écrasait celle des discours, voire même de ceux d'un Bourdaloue et d'un Bossuet.

Rien ne fait ressortir les choses comme les contrastes. Eh bien , la vie de la Trappe, mise en regard de celle du monde, offrait le contraste le plus frappant et le plus instructif qu'il fût possible d'imaginer. L'instinct, le besoin de la parole est un des plus impérieux de notre nature; se condamner à jamais au silence, par esprit de pénitence, c'est peut-être la plus effroyable des expiations de l'humanité déchue. Celui qui venait à la Trappe pour y réfléchir sur sa conscience, comprenait mieux que partout ailleurs combien il avait été coupable de ne pas avoir su refréner sa langue une minute, une seconde, en face d'une médisance ou d'une calomnie; quand cent ou cent cinquante hommes qu'il avait sous les yeux savaient se vaincre au point de passer leur vie dans un mutisme volontaire.

L'individualité du Trappiste se perdait dans la communauté. L'égoïsme ardent qui désole la terre s'arrêtait à cette limite sacrée. Ce moisi étendu, auquel nous rapportons tout ce qui nous environne et même tout ce qui existe comme à son centre, n'avait point de nom dans la langue de la

Trappe, comme nous l'avons déjà dit; on ne l'y connaissait pas; en y entrant, il était aussitôt abattu et égorgé. Le séculier, à la vue de cette grande famille monastique, dont chaque membre s'oubliait pour aimer et servir son frère; devant cette admirable unité des cœurs et des volontés, songeait qu'il appartenait lui-même à une grande famille, la famille humaine, au milieu de laquelle il avait vécu en étranger jusqu'alors, et que la charité chrétienne n'avait été pour lui qu'un vain nom.

En considérant ces Trappistes avec leurs robes blanches sur laquelle se détachait le scapulaire noir, répandus dans les jardins et les champs, armés d'instruments agricoles, on se rappelait que l'homme avait été condamné dès le commencement à cultiver la terre et à manger son pain à la sueur de son front. On concevait que l'agriculture n'avait rien d'avilissant, puisque l'Eglise l'imposait à ceux de ses enfants qu'elle chérissait le plus, à ceux qu'elle regardait comme ses anges. Combien de gens du monde, en voyant ces moines occupés à toutes sortes de métiers, ont compris que le travail était une des lois de l'humanité, et que celui qui ne veut pas travailler ne doit pas manger ! Combien ont commencé à avoir honte de leur ignoble paresse ! Combien ont senti, pour la première fois, que le plus grand des malheurs serait de traîner jusqu'au tombeau la lourde et accablante chaîne d'une vie oisive et inutile!

Celui qui était couché à la Trappe et qui entendait sonner le réveil des religieux et le signal de la prière à minuit, à une heure, que de retours ne faisait-il pas sur lui-même? Il pensait à ces longs sommeils que rien ne vient interrompre, à ces repos, que dis-je? à ces assoupissements voluptueux des sens et de la raison, que l'on prolonge sans mesure et par une coupable indolence; à ces matinées languissantes où l'on ne dort plus par besoin, mais par paresse, lorsque depuis plusieurs heures les rayons furtifs de la lumière, qui pénètrent à travers les obstacles qu'on a eu soin de leur opposer, ont annoncé le retour du soleil.

En visitant les dortoirs, à l'aspect de ces quatre planches et de cette paille qui composent la couche du Trappiste, on se disait à soi-même : voilà où le juste repose, et moi, pécheur, sur la plume et sous le duvet! Il y avait dans le réfectoire quelque chose qui prêchait plus éloquemment que tous les orateurs la tempérance, l'abstinence et le jeûne; c'étaient les pauvres légumes cuits au sel et à l'eau, qui formaient l'unique- repas de la Trappe. L'homme du monde, témoin de cette effrayante austérité, se reprochait le luxe de sa table, tous ces mets exquis, uniquement faits pour contenter la sensualité. Il comprenait alors combien il fallait peu de chose pour vivre, quand on voulait se contenter du simple nécessaire. Il est des hommes si saints, si élevés au-dessus de leurs semblables, que

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