LIVRE XI, CHAPITRE XV
l'on ne peut paraître devant eux sans rougir de soi-même : leur présence commande le respect de la vertu. C'est ce qu'éprouvaient ceux qui, étant tyrannisés par les passions de la chair, venaient à la Trappe. La vue du froc, de la ceinture de corde, de ces têtes dépouillées de leur chevelure en signe de pénitence; de cette couronne de cheveux, emblème d'une autre couronne, d'une autre royauté ; tout cet appareil sombre saisissait l'impudique d'une frayeur religieuse, comme s'il eût été en présence d'une sainte apparition qui lui aurait reproché sa vie. Quand il savait ce qu'on faisait delà chair à la Trappe, comme on la foulait aux pieds, comme on s'en jouait, il avait honte d'en avoir été l'esclave, il comprenait la supériorité, la sublimité de l'âme.
Les saints ont versé des larmes sur le malheur de l'Eglise, qui avait été forcée, par la tiédeur et la lâcheté de ses enfants, d'abandonner la pénitence publique, dont la durée et les rigueurs étaient si propres à imprimer fortement l'horreur du péché et la frayeur de la rechute. Celui qui, pour une seule faute, un seul adultère, par exemple , se voyait exclus des sacrements pendant quinze ans, obligé de se tenir à la porte de l'église, de jeûner souvent au pain et à l'eau, de porter un cilice sur sa chair, des cendres sur sa tête rasée, etc., devait mesurer son crime sur sa pénitence, et comprendre combien il serait plus horrible d'être à jamais privé de la vue de Dieu et jeté dans les flammes éternelles. Les chrétiens qui voyaient qu'un plaisir d'un moment avait, dès cette vie, de si terribles suites, craignaient davantage de s'y abandonner et exerçaient sur eux-mêmes une plus sévère vigilance. Les autres coupables, qui étaient témoins de cette effroyable expiation dans le temps, se faisaient une autre idée des peines de réterftité, et tremblaient d'avoir un jour à les subir. L'exemple d'un seul empêchait les péchés et la damnation de plusieurs.
Lorsque cette rude et salutaire discipline eut disparu, dans la crainte que l'idée de la gravité du péché et de la sévérité des châtim ents qu'il méritait, même ici-bas, ne finît par disparaître avec elle (car l'homme est ainsi organisé, qu'un an de souffrances présentes frappe plus son imagination qu'une éternité après la mort) , et, qu'à cause de la facilité du pardon, on ne regardât comme un jeu la chute mortelle du péché, l'Eglise chargea des solitaires de continuer dans les déserts la pénitence publique des premiers siècles. C'était à la Trappe qu'on la retrouvait au XVIIe siècle dans son austérité primitive. C'est là qu'on allait voir les remplaçants des anciens pénitents, ayant comme eux la tête rasée, jeûnant, vivant sous le cilice, rejetés et méprisés du monde, veillant, priant, travaillant tour à tour, et mourant sur la cendre et la paille. C'est là que l'on apprenait 'ce qu'il fallait faire dans ce monde pour expier le péché, si on ne voulait en
l'autre accumuler sur sa tête des charbons brûlants. Car, ou ces Trappistes sont coupables, ou ils sont innocents : dans le premier cas, comme nous le sommes nous-mêmes et souvent beaucoup plus qu'eux, leur pénitence est la plus terrible, et la plus salutaire leçon que le Ciel puisse nous donner! Dans le second cas, ce sont des victimes, d'autres Christs expiateurs, se sacrifiant pour nous sur d'autres calvaires; leur pénitence alors nous confond et nous accable encore plus.
On savait si bien dans le monde qu'il n'était pas possible de séjourner à la Trappe sans en sortir, sinon converti, au moins fortement incliné au bien, que les pécheurs qui ne voulaient pas se faire violence pour rompre avec leurs mauvaises habitudes, se sauvaient de cette maison comme d'un piège qui leur aurait été tendu. C'était, en effet, un piège, mais pour prendre les âmes et les donner à Dieu. Ce fut le cas du Commandeur de Laval, que nous choisissons entre beaucoup d'autres.
Ce gentilhomme, dont nous avons déjà parlé, demeurait ordinairement en son château de Gournay, à trois lieues de la Trappe, vivant au gré de ses passions, dans les plaisirs et la bonne chair, sans souci de la mort et de l'éternité. M. de Saint-Louis, son ami, en avait beaucoup de chagrin, et il le visitait souvent depuis la Trappe, pour lui parler de l'état de son âme, et c'était inutilement. Il le pressait surtout de venir voir l'abbé de Rancé, mais il alléguait tantôt un empêchement, tantôt un autre. Comme un jour il lui faisait des instances plus fortes, il lui avoua franchement que la raison pour laquelle il ne le voulait pas voir, c'était la crainte qu'il ne le fit changer de vie. Enfin, M. de Saint-Louis insista tant, que, ne pouvant plus résister, il fut décidé qu'il ferait une simple visite de bienséance. Il partit donc, mais après avoir fermé toutes les issues de son âme et s'être tellement barricadé, qu'il se croyait imprenable.
L'abbé de Rancé le reçut avec cette bonté, cette amabilité qui gagnait tous ceux qui l'abordaient. La conversation s'engagea, et, après moins d'une demi-heure, le pauvre Commandeur ne s'appartenait déjà presque plus ; il sentait son cœur lui échapper. Il commença par avouer qu'il était chevalier de Malte depuis l'âge de cinq ans, et qu'il n'en avait jamais connu ni rempli les devoirs. L'abbé de Rancé profita de cette ouverture pour pénétrer plus avant, mais avec tant de charité et de tendresse qu'il n'était guère possible de résister. Ah ! il y a des paroles, plus douces que l'huile et le miel, et qui, cependant, sont des flèches : molliti sunt sermones ejus super oleum et ipsi sunt jacula (1). Le Commandeur fut charmé et vaincu, et en partant il promit de revenir.
(1) Psalm. LIV, v. 22.