‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 370 sur 445 · LIVRE XI, CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

LIVRE XI, CHAPITRE XVI

tions, qu'est-ce que tout cela, auprès de ce petit nid tranquille, dans lequel le pauvre trappiste espère mourir !

Le livre de l'abbé de Rancé renferme onze cent quarante-trois maximes ou fragments détachés de ses lettres et de ses ouvrages. On peut les lire toutes avec fruit, parce que toutes expriment les pensées les plus pieuses et les plus salutaires; plusieurs sont assez remarquables et par l'idée et par l'expression ; mais comme dans tous les ouvrages de ce genre, même les mieux faits, c'est à peine s'il en est une sur trente qui soit vraiment saillante et qui porte coup.

L'abbé de Rancé avait-il lu La Rochefoucauld ? Il n'est pas permis d'en douter ; il l'avait connu certainement autrefois chez Mme de Longueville et probablement encore à l'hôtel Guénegaud (1); peut-être voulut-il lui opposer ses propres maximes. En effet, il s'est placé en sens contraire, et pour ainsi dire, à l'autre pôle du monde moral. Ils s'accordent en ceci qu'ils regardent l'un et l'autre la société des hommes comme perfide, dangereuse et trop souvent méprisable. Seulement, La Rochefoucauld nous jette dans cet abîme de corruption, de malice et d'hypocrisie qu'on appelle le monde, et il nous y laisse, et avec un ricanement de l'enfer il sourit de nous y voir engloutis sans espoir. L'abbé de Rancé, lui, nous signale cet abîme avec effroi, il nous en éloigne, et si nous y sommes tombés, il nous apprend le secret d'en sortir.

Il n'y a presque qu'une vérité dans le livre de La Rochefoucauld, que l'amour-propre est le mobile de tout, et cette pensée se présente à chaque page sous un aspect divers. L'abbé de Rancé reconnaît aussi le grand rôle de l'amour-propre dans la vie des hommes, et il a dit :

« L'amour-propre se rencontre dans presque toutes nos actions et dans toutes leurs circonstances, on ne saurait quasi faire un pas qu'on ne mette le pied dans quelqu'un des pièges qu'il nous tend (2). »

« Tout est amour-propre, on se recherche partout, et dans les résolutions mêmes qui sont les meilleures (3). »

Mais il veut que l'homme étende sa vue au-delà, il ne lui laisse pas le temps de retomber sur lui-même, et de s'affaisser sous le poids de son propre cœur, il s'empare de cet indestructible instinct, il le purifie, il l'élève, le transforme par le principe supérieur de la foi. Il consent que nous nous recherchions toujours, non pour nous complaire en nous-mêmes,

(1) Le livre de M. de La Rochefoucauld fut imprimé pour la première fois eu 1665,

(2) Maximes, p. 40 (ire partie).

(3) Id., p. 92 (2* partie).

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mais pour nous donner à Dieu, pour agir dans la vue de sa gloire, et nous unir à lui.

La piété, la charité, le dévouement, les vertus les plus nobles et les plus sublimes de l'humanité disparaissent sous le scalpel de La Rochefoucauld, cet impitoyable moraliste de l'intérêt privé. Il regarde l'amitié ellemême comme un simple échange de bons offices ; il semble ne pas croire à la réalité de la chose. L'abbé de Rancé reconnaît que cela est vrai pour les affections mondaines, mais il en est d'autres dans une sphère plus élevée, qui consistent à aimer son semblable en Dieu, qui se ressentent de la pureté et de l'immutabilité de leur principe. « Une des plus sensibles consolations qu'on ait en ce monde, dit-il, est celle qu'on trouve dans ses véritables amis, lorsqu'on les regarde dans l'ordre de Dieu. Les aimant en cette manière, on lui réfère les sentiments que l'on a pour eux : c'est, à proprement parler, Dieu qu'on aime, quand on les aime de la sorte; et c'est en lui, et non pas dans les créatures, que nos cœurs se reposent... Cette amitié est tendre, elle a même d'extrêmes sensibilités. Les misères de l'homme s'y retrouvent quelquefois, mais ce sont des impressions qui ne sont pas de durée, et qui, loin de la ruiner, ne font rien que la réchauffer et la rendre plus vive et plus constante (1). »

La morale de l'abbé de Rancé est celle de Jésus-Christ : haïr le monde, aimer les hommes jusqu'à se sacrifier pour eux, s'il le fallait; savoir se séparer d'eux non par misanthropie, mais par charité, afin de les mieux servir; croire à la vérité, malgré les ténèbres qui l'obscurcissent sans la détruire, comme les nuées qui passent devant le soleil; admettre la vertu envers et contre tous les vices et tous les crimes; parce qu'on ne peut cesser d'y croire sans cesser de croire en Dieu et en l'homme.

La morale de La Rochefoucauld est celle des païens. Qu'est-ce que le bien, selon lui ? un froid calcul de l'égoïsme. Après l'avoir lu on est tenté de s'écrier, comme Rrutus : 0 vertu, tu n'es qu'un vain nom !

(1) Maximes, p. 161 (lre partie), et p. 131 (2« partie). — Edition de Delft Henry Van Rhyn, 1699. Un vol. in-8° en 2 parties.

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