CHAPITRE PREMIER
Démêlés avec l'abbesse des Clairets ; lettre du cardinal de Bouillon ; intervention des évêques de Séez et de Chartres; lettres de Madame de Harlay à M. Maisne (1697-1698).
Le bruit se répandait et s'accréditait dans le monde que le nouvel abbé de la Trappe ne s'accordait pas avec l'ancien, et qu'il n'avait pour lui ni la déférence ni le respect qu'il lui devait. On disait qu'il voulait modifier le régime de la Trappe et le rapprocher de celui des Carmes-Déchaux qu'il avait cependant quittés pour se faire trappiste. Ce qu'il se permit dans sa visite aux Clairets vint confirmer ces bruits qui étaient faux ou au moins très exagérés. Il changea quelques-uns des règlements de l'abbé de Rancé, il en ajouta de nouveaux sur le parloir et les vêtements qui excitèrent beaucoup de murmures et de réclamations (1). Les religieuses conclurent, par ce qu'il faisait chez elles, de ce qu'il devait faire à la Trappe.
La reconnaissance, l'affection la plus respectueuse et la plus vive les tenait toujours attachées au Révérend Père ancien, comme à leur père spirituel : elles s'imaginèrent qu'il devait être encore bien plus malheureux qu'on ne le prétendait. Il n'y a rien qui s'exalte et s'enflamme plus facilement que l'imagination des femmes. Il fut résolu qu'elles porteraient jusqu'à la cour leurs plaintes sur la conduite de l'abbé Dom Armand François envers elles-mêmes et envers son prédécesseur. Comme elles appartenaient la plupart aux plus illustres familles de France , cela ne leur fut
(1) Voir la Carte de visite à la fin du livre intitulé : Jugement critique des Vies de M. de Rancé, p. 559.
pas difficile. Leurs lettres passèrent de main en main jusque sous les yeux du roi, qui ordonna au Père de la Chaise d'en écrire fortement au nouvel abbé de la Trappe : « Il est revenu au roi, lui disait-il, que vous n'agissez pas assez de concert avec M. l'ancien abbé, votre bienfaiteur et votre prédécesseur. Sa Majesté avait cru que ce serait lui qui gouvernerait toujours dans le même esprit par votre moyen, et que vous le soulageriez dans les choses les plus pénibles. Cependant on dit que vous vous écartez entièrement de ses sentiments, et que vous êtes dans des démêlés presque continuels avec lui. On ajoute même que vous avez fait éclater principalement votre désunion dans la visite que vous avez faite aux Clairets, où l'on dit que vous avez affecté de blâmer tout l'Ordre, et de détruire tous les règlements de votre prédécesseur. Quoique je ne puisse me persuader que vous en êtes venu jusqu'à ce point, cependant l'intérêt que j'ai toujours pris au soutien de la réforme établie si saintement et avec tant d'approbation, m'oblige à vous dire que si vous en changez l'esprit, et que vous vous gouverniez par d'autres sentiments que ceux de M. l'ancien abbé, vous perdrez toute l'estime qu'il a acquise à votre maison, et diminuerez beaucoup la considération que Sa Majesté a pour elle (1). »
Le nouvel abbé n'eut pas plutôt reçu cette lettre, qu'il se hâta de la faire lire à l'abbé de Rancé et de lui en demander justice. « Je vous la ferai, lui dit-il aussitôt; je veux répondre moi-même sur tout ce qui me regarde. Pour vous, ne parlez que de votre visite des Clairets, et laissez-moi faire le reste. » Ils s'expliquèrent l'un et l'autre en termes si clairs et si positifs que le Père de la Chaise vit bien qu'il avait été trompé, et qu'après en avoir parlé au roi dans ce sens, il répondit : « Le roi a eu bien de la joie d'apprendre votre bonne intelligence avec votre prédécesseur, vous ne sauriez manquer en suivant une direction si juste et si vertueuse. A l'égard de Mme des Clairets, Sa Majesté ne croit pas devoir entrer dans les chagrins de cette abbesse, elle s'en repose entièrement sur vous et trouve les règlements de votre visite fort modérés ; elle ne voit pas quel prétexte peut prendre cette abbesse pour ne pas les recevoir (2). »
Plus tard, lorsque le moment de faire une seconde visite régulière aux Clairets fut arrivé, Dom Armand François qui voulait éviter toute espèce de difficulté, usa du droit qu'il avait d'envoyer quelqu'un à sa place ; il délégua son prieur et lui adjoignit pour secrétaire un de ses religieux les plus pieux et les plus capables. Il avait cru que l'abbesse dont il connaissait les antipathies contre lui verrait avec plaisir qu'un autre avait été
(1) Jugement critique des Vies de M. de Rancé, p. 434.
(2) Id.,p. 437.