LIVRE XII, CHAPITRE III
de la Trappe... Le noviciat est actuellement composé de cinquante-deux novices (sans compter les postulants). On travaille à augmenter le chœur des religieux de trente sièges, et on pousse celui des convers jusqu'au bas de Téglise, sur lequel on doit faire une tribune d'où les étrangers pourront voir les moines au chœur sans y entrer. On fait un nouveau dortoir; on agrandit le réfectoire. Il y a cent cinquante personnes à nourrir tous les jours dans la maison, sans compter les étrangers qui vont et viennent et y couchent, au nombre déplus de six mille par an (1).... »
On remarquait, parmi les novices, des médecins, des gens d'épée, des hommes de loi, toutes les conditions. Dans la comparaison que l'on faisait de la Trappe avec le premier Citeaux, il ne manquait qu'un seul trait de ressemblance : l'expansion au dehors par des colonies monastiques. Le nouvel abbé crut que le moment était venu d'ouvrir la ruche et d'en laisser partir un essaim? D'ailleurs, il y avait presque toujours eu à la Trappe des fièvres endémiques et d'autres affections morbides qu'on attribuait à l'insalubrité du climat ; n'était-il pas prudent et sage de chercher ailleurs, sans sortir de la Normandie, une seconde maison dans un air plus pur et sur une terre plus saine, où l'on déverserait le trop plein de la Trappe, et où l'on enverrait les malades et les convalescents ? Il s'en ouvrit à l'abbé de Rancé, qui répondit qu'il fallait plutôt épurer le noviciat que de songer à des fondations. Pour les religieux malades, comme il était de la dure race des vieux moines, il voulait qu'à l'exemple des soldats en bataille, ils mourussent sur place.
Dom Armand-François ne goûta pas assez ces sages conseils et persista dans sa première pensée. Il y avait près de Dreux, sur la rivière d'Eure (3), à dix lieues seulement de la Trappe, un monastère abandonné appelé l'Estrées, dont la double manse avait été réunie à l'évêché de Québec, érigé le 1er octobre 1674, sous le pape Clément X, pour les colonies françaises du Canada. Le titulaire actuel était M^r de la Croix de Chevrière de Saint- Vallier (4). Ce fut sur la maison de l'Estrées que l'abbé de la Trappe jeta les. yeux. Il entreprit le voyage de Paris, où il arriva le 13 mars. Ne voulant faire aucune visite, il se contenta d'écrire, de l'Institution de l'Oratoire, à l'archevêque de Paris, pour l'informer de son projet. Il s'adressa ensuite à M. Tiberge, supérieur des Missions-Etrangères, chargé de l'administration du temporel de l'évêché de Québec. M. Tiberge prit l'engagement,
(1) Portefeuille du R. P. Léon, de Sainte-Catherine de Sienne, p. 18.
(2) Marsoll., Vie de M. l'abbé de la Trappe, t. II, p. 2G6.
(3) Gall. christ., t. XI, p. 1672.
(4) Id.,t. VIÎ, p.1038.
596 HISTOIRE DE l'ARRÉ DE RANCÉ.
moyennant une certaine redevance annuelle, de lui céder les bâtiments et les alentours de l'Estrées, et, comme ayant crédit en cour, de faire toutes les démarches, afin d'obtenir du roi les lettres-patentes nécessaires pour cet établissement.
L'abbé de la Trappe, confiant en ces promesses, repartit le surlendemain, et, sans attendre l'agrément du roi, alla prendre possession du nouveau monastère. Il ne restait plus que l'église et quelques masures. Il y plaça à la hâte six religieux pour y faire l'office , avec un de ses parents, nommé Aubereau, pour supérieur (1).
Pendant ce temps-là, M. Tiberge ne s'était pas mis beaucoup en peine de solliciter et d'obtenir les lettres-patentes. M. l'Intendant de justice de la province demanda à l'abbé de la Trappe de quel droit il voulait faire de ce lieu un nouveau couvent (d'autant qu'il y avait des déclarations du roi qui le défendaient sans sa permission expresse), et il l'avertit qu'il allait en référer à Sa Majesté. Le roi en parla au P. de la Chaise pour savoir ce qu'il fallait faire. Celui-ci fut d'avis qu'on devait supprimer cet établissement (2).
Cette affaire fit du bruit. Mme de Maintenon écrivait à l'archevêque de Paris : a Je ne puis m'empêcher de me soulager avec vous, sur tout ce que le bon Père (de la Chaise) a fait auprès du roi. Il a excité une affaire très désagréable à M. de la Trappe. Vous n'en entendrez que trop parler.... Il s'agit de cette abbaye de M. de Québec, où Ton a envoyé des religieux qu'on en va faire sortir. Le temps n'est pas propre pour la réforme. Il faut se contenter d'une vertu commune. Encore serions-nous heureux de l'avoir ou de l'aimer dans les autres (3). »
L'abbé Dom Armand-François fut très affligé de ce contretemps. Il écrivit et fit écrire inutilement au Père de la Chaise. Enfin, il se rendit à Paris au mois de juillet et alla lui-même à Versailles présenter un placet au roi. On ne lui répondit qu'en lui ordonnant de retirer ses religieux et d'abandonner son entreprise.
On comprend combien ces contrariétés durent ajouter aux embarras, déjà si nombreux, de son administration, et aggraver sa pénible position.
A la fin de ce mois, M&r de Savary, évêque de Séez, tomba très dangereusement malade, et, comprenant que sa fin était proche, il avait prié le nouvel abbé de venir l'assister à ses derniers moments. Le prélat com-
(1) Tous ces détails sont tirés du Portefeuille du R. P. Léon, de Sainte-Catherine (années 1697 et 1698).
(2) Marsoll., Vie de M. l'abbé de la Trappe, t. II, p. 266;— Maupeou, Vie de M. l'abbé de la Trappe, t. II, p. 264.
(3) Lettres de Madame de Maintenon, t. IV, p. 96.