LIVRE XII, CHAPITRE III
mença d'abord par décharger dans son âme les secrets de sa conscience; il voulut ensuite lui dicter son testament. Après avoir disposé de presque tout ce qu'il possédait, lorsqu'il fut question de son argenterie de table et de celle de sa chapelle, il déclara qu'il les donnait l'une et l'autre à l'abbaye de la Trappe (1). L'abbé lui représenta que la pauvreté dont on y faisait profession s'opposait à ce qu'il acceptât ce legs; ensuite, que sa famille ne manquerait pas de se plaindre et de réclamer, ce qui pourrait amener des contestations toujours fâcheuses, et nuire à la communauté qu'il croyait servir. Le prélat insista, assurant qu'il n'y avait rien à craindre du côté de sa famille; qu'au besoin on pourrait vendre l'argenterie de table; que Ton conserverait celle de sa chapelle à la sacristie, comme un souvenir de son estime et de son affection pour la plus sainte maison de son diocèse. L'abbé fit de nouvelles observations, le conjurant d'y réfléchir encore; mais le prélat ne maintint pas moins ses dispositions, et avant sa mort, qui arriva le 16 août, il ordonna d'envoyer à la Trappe tous les objets précieux qu'il lui avait légués.
Ce que l'abbé avait prévu se réalisa bientôt. On exagéra beaucoup dans le monde la valeur du legs. Les héritiers du prélat défunt se plaignirent vivement, criant bien haut qu'il y avait eu abus de confiance et captation . Ils portèrent leurs plaintes jusqu'à la cour. L'abbé de Savary, chanoine de Metz, écrivit une lettre très violente à la Trappe, dans laquelle il annonçait qu'il venait de se transporter à Rouen pour y entamer un procès et faire casser le testament de son frère (2). L'abbé de Rancé fut effrayé des proportions que prenait cette affaire; comme la donation avait été faite au monastère, il conjura son successeur de réunir la communauté et de lui demander son désistement. Tous les religieux souscrivirent de grand cœur l'acte de renonciation.
Il semblait qu'il y eût comme une conspiration organisée contre le nouvel abbé de la Trappe; les difficultés et les embarras ne faisaient que se succéder et grossir de plus en plus. On lui adressait tous les jours des lettres anonymes pleines d'invectives et d'injures. Dans les unes on lui disait : « que le roi était indigné contre lui, et qu'il serait cause que Sa « Majesté retirerait à la Trappe sa protection, et la laisserait tomber en « ruine. » Dans d'autres on lui reprochait : « de maltraiter son ancien « abbé, de lui refuser les choses les plus nécessaires à la vie, et derj'avoir « aucune considération pour son secrétaire, qui était depuis vingt ans à « son service, et dont il ne pouvait se passer ; qu'on serait obligé d'en
(1) Dom Gervaise, Jugement crit. des Vies de M. de Rancé, p. 468-69.
(2) Portef. du R. P. Léon, déjà cité.
« porter plainte au roi, et d'employer toutes les puissances pour faire « cesser une pareille violence (1). »
L'abbé, attristé, désolé de cette guerre acharnée, se rappelant les jours heureux qu'il avait passés à la Trappe comme simple religieux, et, venant à les comparer avec l'état où il était réduit alors, les regrettait amèrement. Dès les premières secousses, il avait eu le dessein de se démettre ; cette idée lui revint, il y réfléchit ; enfin un jour il alla trouver l'abbé de Rancé, et le pria de vouloir bien agréer qu'il remît l'abbaye entre les mains du roi. Ce dernier, surpris de cette détermination, s'efforça de l'encourager, et lui dit à ce sujet tout ce qu'il put; mais, le voyant ferme dans sa résolution, il le pria d'y penser encore sérieusement devant Dieu pendant quelque temps (2).
Dom Armand-François fit alors toutes ses réflexions sur ce que son prédécesseur lui avait dit, mais il n'y trouva rien qui pût le faire changer de sentiment; alors il manda un notaire de Mortagne, qu'il chargea de rédiger l'acte de sa démission, et il écrivit au roi la lettre suivante :
« Sire, comme il n'y a jamais eu que l'obéissance que je vous dois qui m'a fait accepter le gouvernement de l'abbaye de la Trappe, croyant entrer dans les voies de Dieu, en même temps que je me soumettais aux volontés de Votre Majesté, à présent que j'ai eu le malheur de lui déplaire sans le vouloir, je ne crois pas pouvoir lui en faire une plus juste satisfaction que de lui remettre ses propres dons entre les mains. C'est ce qui me fait prendre la liberté, Sire, de présenter aujourd'hui ma démission à Votre Majesté, et de la supplier instamment de vouloir bien mettre en ma place quelque personne qui lui soit plus agréable , et qui, par la sagesse de sa conduite, répare les fautes qui auront pu m'échapper dans le maniement des affaires, que je ne doute point être en très grand nombre. Trop heureux si, dans mon malheur, je puis avoir quelque assurance que Votre Majesté agrée ma soumission, et qu'elle a entièrement oublié ce qui a pu lui déplaire dans ma conduite; ce me serait une douce consolation dans ma retraite, et un puissant engagement d'en employer tous les moments à lever les mains au Ciel pour la conservation de sa personne sacrée (3). »
L'abbé de Rancé reçut la lettre avec la démission, et .l'adressa à M. le comté du Charmel pour l'archevêque de Paris, afin qu'il la présentât au roi. Il y joignit une lettre particulière, dans laquelle il exposait à ce prélat
(1) Jugement critique, p. 473.
(2) Marsoll., Vie de M. l'abbé de la Trappe, t. II, p. 276.
(3) Jugement critique, p. 476.