LIVRE VII, CHAPITRE VII
grand et fort terrible, qui, s'étant approché du petit poussin , l'avait englouti en un moment. Je courus incontinent à lui pour lui ôter le petit poulet, et , comme je voulais lui ouvrir la gueule, j'entendis quelqu'un qui disait : « C'en est fait, il l'a avalé. — Non, dis-je, il ne l'est pas encore. » Et, en effet, il me sembla lui ouvrir la gueule, et en retirer le poussin que je tâchai de réchauffer entre mes mains, parce qu'il me paraissait froid et à demi mort. J'entendis quelqu'un qui disait : « Il faut le laisser au chien. —Non, lui répondis-je, je ne le lui laisserai point;» et, sur l'heure même, on lui donna d'autre viande.
« En ce moment je m'éveillai , et l'application du songe se fit dans mon âme, comme si l'on m'eût dit : « Pourquoi croyez-vous que Dieu, qui est infiniment bon, vous rendra au démon, après vous avoir retirée de sa puissance? Espérez et prenez courage! » Cette pensée, qui m'occupa fortement l'esprit, fit une telle impression sur moi, que je demeurai dans un calme qui ne se peut exprimer, et je me trouvai dans une espérance aussi ferme et aussi tranquille que si j'eusse appris d'un ange même que Dieu ne m'abandonnerait pas; et je demeurai ainsi en repos dans le plus fort de ma fièvre, me confiant en la miséricorde de Dieu.
« Je contai ce songe à une de mes amies, quoique j'eusse grande peine à parler; et elle sait que je n'en pouvais parler qu'en versant bien des larmes, et je ne puis encore y penser sans pleurer. Voilà ce qui s'est passé dans ces deux songes, que j'écris pour obéir à la personne qui l'a désiré, espérant qu'elle remerciera Dieu de sa très grande miséricorde envers moi, et qu'elle lui demandera instamment la grâce de connaître sa sainte volonté, et de la suivre le reste de mes jours (1). »
La princesse envoya donc tous ces détails à l'abbé de Rancé, et le supplia de vouloir bien lui dire : si elle devait s'en rapporter à cette supérieure qui lui avait déclaré que la volonté de Dieu et celle de la Sainte-Vierge étaient qu'elle quittât la cour pour se faire religieuse Annonciade? s'il croyait qu'elle fût obligée d'exécuter le vœu qu'elle avait fait de fonder un monastère? si ces songes venaient de Dieu, et si le Ciel voulait par !à commencer sa conversion; car elle savait qu'il ne fallait pas croire à toute sorte d'esprit? Elle craignait qu'il n'y eût de l'illusion, et, dans ce cas, il ne lui restait qu'à mépriser ces visions et à les rejeter.
L'abbé de Rancé lui répondit : « qu'encore qu'il n'y eût point une parfaite évidence que la Mère supérieure des Annonciades eût été inspirée de Dieu dans tout ce qui s'était passé à son égard , il y avait, néanmoins, tout lieu
(1) Manuscrit de Scptfons, cali. X, de la paçe c270 à la page £78.
60 HISTOIRE DE l'AHBÉ DE RANCÉ.
de croire que c'était une conduite toute singulière de la Providence sur son âme, parce que cette supérieure était une très sainte fille, qui s'était attiré par sa vertu l'estime et l'approbation de tous les gens de bien, qui, après avoir gouverné sa communauté d'une manière très édifiante, était morte en odeur de sainteté : il n'y avait pas d'apparence qu'elle eût été trompée. »
Car comment aurait-elle su qu'une jeune princesse, vêtue de deuil, devait passer par Magny dans peu? Comment, après avoir envoyé pour la supplier de la venir visiter, sur le refus qu'elle avait fait d'y aller, cette supérieure aurait-elle dit aussitôt : « Elle a beau faire, je suis assurée que je la verrai, et que ce que la Sainte-Vierge m'a dit s'accomplira? » Et comment, enfin, la maladie serait-elle arrivée à sa sœur, si justement qu'elle aurait donné lieu à l'accomplissement delà révélation?
Il ajoutait : « que le peu de soin qu'elle avait eu de son salut pendant vingt-six années , aurait dû lui faire perdre la pensée de ce que cette supérieure lui avait dit et fait; et que tout cela, joint ensemble, montrait l'intervention de la Providence.» Il observait « que c'était encore la volonté de Dieu qu'elle fondât de son bien un monastère d'Annonciades en l'honneur de la sainte Vierge, puisque toutes les fois qu'elle avait eu la pensée de changer son vœu, elle tombait malade, et qu'elle ne trouvait sa guérison que dans le renouvellement de sa promesse; enfin, que ses songes étaient si clairs, si frappants et si bien appropriés à l'état de son âme, qu'ils étaient autant de preuves des miséricordes du Seigneur sur elle, lui qui a un nombre infini de moyens de toucher les cœurs et de les attirer à lui. »
Les hommes les plus sages et les plus éclairés de cette époque furent de son avis; Bossuet lui-même le partagea, et, dans l'oraison funèbre de cette pnneesse, il présenta à son auditoire ces visions merveilleuses comme des oracles du Ciel. « Prêtez l'oreille, s'écria-t-il , écoutez! et prenez garde de n'écouter pas avec mépris Tordre des avertissements divins et la conduite de la grâce Ce songe admirable est du nombre de ceux que Dieu
même fait venir du Ciel par le ministère des anges, dont les images sont si nettes et si démêlées, où l'on voit je ne sais quoi de céleste!... Dieu, qui fait entendre ses vérités en telles manières et sous telles figures qu'il lui plait, instruisit la princesse comme il a instruit Joseph et Salomon, et, durant l'assoupissement que l'accablement lui causa, il lui mit dans l'esprit cette parabole si semblable à celle de l'Évangile : elle voit paraître ce que Jésus-Christ n'a pas dédaigné de nous donner comme l'image de sa tendresse. » Bossuet rapporte ensuite le récit de la princesse palatine, tel qu'elle l'avait envoyé à la Trappe.