CHAPITRE IV
L'abbé Dom Armand-François se repent d'avoir donné sa démission; moyens qu'il emploie, démarches qu'il fait pour la retirer (1698).
Un curé de Rouen vint dans cet intervalle faire une retraite de quelques ours à la Trappe, et remit à Dom Armand-François une lettre du R. P. Lucas, alors recteur de la maison des Jésuites de cette ville, qui avait été autrefois son professeur de rhétorique au collège de la Compagnie à Paris, et qui lui était resté constamment attaché. Ce Révérend Père lui demandait, dans cette lettre, si le bruit qui courait dans le monde, qu'il avait envoyé sa démission au roi, était véritable. L'abbé répondit affirmativement, mais que le roi ne l'avait pas encore acceptée. Il ajoutait que toute sa peine, en cette circonstance, était de laisser la maison en proie aux intrigues d'un séculier ambitieux (M. Maisne), qui, non content de dominer à la Trappe, voulait encore y introduire des gens qui n'étaient pas agréables à Sa Majesté (4).
S'il ne nommait pas les Jansénistes, il était facile au Révérend Père de les deviner. Il n'est pas nécessaire de recourir au procédé étrange et incroyable que Dom Armand-François prête à M. Maisne pour expliquer le retentissement qu'eut bientôt cette lettre. Elle faillit attirer d'irréparables malheurs sur la Trappe. Les Jésuites prirent le parti de l'abbé, et les Jansénistes celui du secrétaire. Ces derniers, ayant à leur tête le duc de Saint- Simon, agirent fortement auprès du roi pour que la démission fût acceptée. « Il y allait, disaient-ils, de l'honneur et de la grandeur de Sa Majesté d'empêcher le renversement d'un monastère qui jetait tant d'éclat sur toute l'Eglise de France; sa conscience même y était intéressée (2). »
Dom Armand-François recevait tous les jours les pamphlets les plus injurieux ; il les portait à l'abbé de Rancé, qui crut que le temps n'était point propre pour une démission , puisqu'elle produisait de si mauvais effets, et qu'au lieu de faire taire les ennemis du démissionnaire, elle les irritait davantage et leur donnait occasion de l'insulter plus outrageuse-
(1) Maupeou, Vie de M. l'abbé de la Trappe, t. Il, p. 272; — Jugement crit., p. 380.
(2) Jugement critique, p. 481 et 484.
ment. Il pensa qu'il était obligé d'écrire à M&r l'archevêque de Paris pour le prier delà retirer (1).
« J'avais consenti, dit-il, à la démission de notre Père abbé, et je m'étais rendu à ses raisons, espérant que Dieu serait glorifié de cet exemple de vertu, et que le monde en recevrait de l'édification, après l'orage qui s'était élevé contre lui. Mais, voyant un effet tout contraire à ce que j'avais pensé, et étant parfaitement informé que la malignité des hommes abuse d'une action si chrétienne et si sainte, c'est ce que je sais par le grand nombre de libelles diffamatoires, d'écrits et de lettres pleines de faussetés et de calomnies qui me sont tombés entre les mains depuis deux ou trois jours, et voyant que, dans la disposition présente, les hommes, encore échauffés par les bruits qui ont précédé, feraient un méchant usage de ce qui devrait contribuer à leur salut, il m'est venu fortement dans l'esprit, Monseigneur, que ce serait' un grand bien si on pouvait arrêter l'effet de cette démission, et dans un autre temps, les dispositions du monde étant changées, l'œuvre de Dieu serait mieux reçue... Je laisse la chose, Monseigneur, à votre sagesse et à votre piété; mais je vous supplie très humblement de ne pas négliger l'avis que je prends la liberté de vous donner» Je ne regarde en tout cela que la gloire de Jésus-Christ et l'accomplissement de ses desseins sur la personne du Père abbé (2). »
Msr de Paris était dévoué à l'abbé de Rancé, mais la mission dont on le chargeait était très délicate : il avait appuyé chaudement la démission. Il s'agissait maintenant de la retirer; or, il ne pouvait guère intervenir dans ce sens sans s'exposer à paraître inconséquent et à faire passer ses protégés pour imprévoyants et irrésolus. Souvent il faut moins que cela pour se compromettre à la cour et y ruiner son crédit. Mais un véritable ami ne fait pas tous ces calculs de la prudence humaine; il se jette, les yeux fermés, au service de son ami dans la première voie qu'on lui ouvre, quels qu'en soient l'issue et les dangers.
Pour donner plus de poids encore à la lettre de l'abbé de Rancé, on y joignit une requête au roi dressée par le Père prieur et signée de tous les religieux ; elle était ainsi conçue :
« Sire,
« Les très humbles sujets de Votre Majesté, les moines de la Trappe, viennent, dans l'excès de leur douleur et de leur affliction, se jeter à ses pieds, convaincus que la bonté étant sa vertu naturelle, elle les écoutera fa-
(1) Jug. crit., p. 487.
(2) Id., p. 489.
vorablement. Le sujet de leur douleur, Sire, est qu'ils ont appris que leur cher abbé voulait les quitter et avait déjà envoyé sa démission à Votre Majesté. Leur silence profond et l'ignorance où ils sont de tout ce qui se passe dans le monde, leur en a caché les véritables raisons. Si c'est qu'il ait eu le malheur de déplaire à Votre Majesté, nous nous prosternons tous aux pieds de son trône, baignés de nos pleurs, pour lui en demander pardon, espérant qu'encore que le monde entier n'ait jamais pu la vaincre, sa propre clémence pourra la surmonter en notre faveur. Si c'est que nous lui ayons causé quelque chagrin et quelque dégoût par notre peu de vertu, nous protestons à Votre Majesté que nous suivrons à l'avenir sa parole et son exemple, aussi loin que son zèle voudra nous conduire, et que, nous regardant comme autant de victimes consacrées à la pénitence, nous sommes prêts à lui laisser consommer notre sacrifice en toutes les manières que Dieu lui inspirera. S'il veut se démettre à cause de sa santé et de la faiblesse de son tempérament, nous offrons tous nos corps pour le secourir, suppliant Votre Majesté de lui ordonner de se soumettre dans ses infirmités aux anciens du monastère, et qu'il ne prodigue pas une vie qui nous est si avantageuse et si nécessaire pour notre salut. Enfin, quelque raison qu'il puisse apporter, nous supplions Votre Majesté de jeter plutôt les yeux de sa miséricorde sur nous pour envisager la paix, l'union et la tranquillité où nous vivons depuis qu'elle nous a fait la grâce de nous le donner pour pasteur et pour père, et le danger qu'il y aurait pour nous dans un si triste changement. Ecoutez, Sire, la voix de nos larmes : trente novices et autant de Frères convers en versent avec nous des torrents aux pieds de Votre Majesté ; soutenez, s'il vous plaît, votre choix, pour soutenir l'ouvrage de Dieu en nous. Accordez-nous la grâce de nous laisser ce digne abbé, et nous renouvellerons nos vœux pour obtenir du Roi des rois toutes celles qui sont nécessaires pour entretenir les prospérités de Votre Majesté et la conservation de sa personne sacrée (1). »
On était dans la première quinzaine de septembre, et la cour se trouvait à Compiègne (2) lorsque l'archevêque reçut et remit les deux pièces.
Quelques grands personnages de la suite du roi s'occupèrent de cette affaire dans des vues différentes, selon la diversité de leurs sentiments. Le duc de Saint-Simon se jeta le premier à la traverse, avec son esprit rancuneux, ses préventions et sa fougue ordinaire. « J'allai au P. de la Chaise, dit-il, j'entrai avec lui fort au long en matière. Il demeura fort surpris et
(1) Jugement critique, p. 491.
(2) Journal de Dangeau, t. VI, p. 406.