‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 382 sur 445 · LIVRE XII, CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE XII, CHAPITRE IV

encore plus indigné de la conduite de Dom Gervaise (l'abbé démissionnaire) à l'égard de M. de la Trappe (l'abbé de Rancé), et tout de suite il me proposa d'écrire à ce dernier pour savoir au vrai son sentiment à l'égard de la démission. Il m'envoya la lettre pour la faire remettre sûrement dans un lieu où on les ouvrait toutes. Je l'envoyai donc à mon concierge de La Ferté, pour la porter lui-même à M. de Saint-Louis, qui la remit en main propre... La lettre du P. de la Chaise était telle que M. de la Trappe ne put éluder. Il répondit qu'il croyait que Dom Gervaise (l'abbé actuel) devait quitter... Je portai cette réponse au P. de la Chaise à notre retour à Versailles. Il la reçut très bien. Il m'apprit qu'il lui était venu une requête signée de tous les religieux de la Trappe qui demandaient Dom Gervaise, et il m'assura en même temps qu'il n'y aurait nul égard, parce qu'il savait bien qu'il n'y avait point de religieux qui osât refuser sa signature à ces sortes de pièces (1). »

En se rappelant la lettre précédente de l'abbé de Rancé, on serait tenté de l'accuser de légèreté ou de dissimulation. Eh bien! qu'on relise cette lettre, et on verra que ce n'est point sur la démission elle-même, mais sur son opportunité qu'il écrivit à l'archevêque de Paris : il voulait qu'il y fût sursis provisoirement, et qu'on attendît des circonstances plus favorables. S'il avait eu, dès le principe, des raisons de croire qu'elle n'était pas opportune, il en avait maintenant de la regarder comme nécessaire, et, avec la persistance et la violence de l'opposition, comme inévitable.

« Le jeudi 2 octobre, dit Dangeau, le roi partit de Versailles pour Fontainebleau, avant dix heures : Mme la duchesse de Bourgogne dans le fond de son carosse avec lui et le duc de Bourgogne, et la duchesse du Lude à la portière. Il y resta jusqu'au jeudi 13 novembre (2). » Il y était à peine arrivé que la démission de l'abbé de la Trappe fut remise sur le tapis.

Louis XIV était comme le centre unique auquel aboutissaient toutes les affaires religieuses et civiles de son royaume ; il entrait hardiment dans ces immenses détails, il y était à son aise et n'oubliait rien. Un soir, à Fontainebleau, s'étant ressouvenu des deux lettres que l'archevêque lui avait remises à Compiègne, il se les fit lire par le P. de la Chaise, et lui demanda ce qu'il y avait à faire. Celui-ci, obsédé et gagné par le duc de Saint-Simon et quelques autres, répondit que la démission devait être maintenue, et il raconta les anecdotes vraies ou fausses qu'il avait apprises depuis. Alors le roi lui dit : « Mandez à l'abbé de la Trappe qu'il peut se 'reposer du soin de son monastère sur l'ancien abbé, jusqu'à ce que j'aie pensé à un succes-

(1) Mémoires de Saint-Simon, t. II, p. 225 et suiv.

(2) Journal de Dangeau, t. VI, p. 406 et suiv.

seur (1). » Le P. de la Chaise écrivit à Dom Armand-François les intentions du roi; il ajouta des remontrances sévères au sujet des bruits qui couraient sur sa conduite envers M. de Rancé. Le malheureux abbé fut un instant déconcerté et terrifié à la réception de cette lettre. Il ne voulut pas céder encore, et, dans l'espoir qu'une explication de vive voix avec le P. de la Chaise pourrait peut-être le sauver, il prit le parti d'aller de suite à Fontainebleau.

Il crut devoir avertir l'abbé de Rancé de son projet de voyage, et après lui avoir lu avec beaucoup d'émotion la lettre du Père de la Chaise, il ajouta : « Personne ne sait mieux que vous, mon Révérend Père, de quelle manière je me suis conduit dans cette maison; personne, par conséquent, n'en peut rendre un témoignage plus authentique ; c'est à vous à parler dans cette occasion (2). » L'abbé de Rancé répondit qu'il était très disposé à le faire, et ayant appelé son secrétaire, il lui dicta le certificat suivant :

« Je Frère Armand-Jean, ancien abbé de la Trappe, reconnais et me crois obligé de déclarer, dans la conjoncture présente, que le Révérend Père abbé Dom Armand-François, mon successeur, s'est conduit avec tant de bénédiction dans le gouvernement de cette communauté, que jamais la piété et la discipline n'y a été plus exacte ; que toutes les pratiques de pénitence et de régularité y ont été conservées avec tant de zèle et d'ardeur, que tous ceux qui sont venus visiter la maison sur le bruit qui s'en était répandu de tous côtés, en ont reçu toute l'édification qn'ils en avaient espérée ; ce qui n'a pu être que l'effet non seulement de l'instruction et de la parole, mais de la prière et de l'exemple.

« Je ne puis aussi me dispenser de témoigner, que presque aussitôt qu'il s'est vu en place, on a attaqué et sa réputation et sa personne, et débitant contre lui quantité de choses fausses, et qui ne sont jamais tombées sous ma connaissance, quoique je fusse toujours présent dans le monastère; c'est ce que je certifie être véritable.

« J'ajoute au témoignage ci-dessus, que je ne saurais ne point parler de la malignité outrée avec laquelle on le traite. On a dit de tous côtés qu'il ne m'aborde jamais que d'une manière offensante; qu'il se sert de termes et d'expressions dures, comme si son dessein était de me faire de la peine et de me chagriner, et que depuis peu, après une conversation de cette nature, je lui avais déclaré que je ne pouvais plus le souffrir et que je m'en allais dans un autre monastère y chercher la paix. J'affirme devant Dieu

(1) Jugement critique, p. 508.

(2) Id., p. 509.

et devant les hommes qu'il n'y a rien dans tous ces reproches qui ne soit faux, et la vérité est que, toutes les fois qu'il m'est venu voir, il s'est mis à genoux devant moi, comme un novice devant son supérieur, et presque toujours, quelque instance que je lui aie pu faire, il ne m'a pas été possible de le faire relever, et qu'en aucun de ses entretiens, il ne lui est pas sorti une parole de la bouche qui n'ait été accompagnée d'une charité, d'une honnêteté, d'une modération, ce n'est pas assez dire, il faut ajouter, d'un respect qui ne convenait ni à lui, ni à moi. Mon intention est que l'on prenne tout ce que je dis au pied de la lettre, n'y ayant rien qui ne soit véritable dans toutes ces circonstances. Fait à la Trappe, ce 17 octobre 1698 (1). »

«Pour le Très RévérendPère qui ne peut écrire ni signer à cause de Vincommodité qu'il a à sa main droite.

« Maisne (2). »

L'abbé de Rancé n'est point ici en contradiction avec lui-même. Il ne fait qu'attester par écrit ce qu'il a toujours pensé et dit : 1° que le régime intérieur de la Trappe s'était maintenu avantageusement sous son successeur ; 2° que ce dernier n'avait jamais cessé d'avoir pour lui toutes sortes d'attentions et de respects, et que sous ce double rapport, les bruits du monde étaient faux et calomnieux (3). Quant à la question de la démission, son opinion était fixée.

Cette attestation venant d'un personnage aussi saint et aussi vénéré, était d'un grand poids pour la justification de Dom Armand-François ; cependant, il ne la crut pas encore suffisante. Ayant réuni les anciens du monastère, c'est-à-dire, les prieur, sous-prieur, président, doyen, chantre et cellérier, il leur en fit lecture, et leur demanda si tout ce qu'elle contenait n'était pas vrai : ils répondirent affirmativement et le certifièrent en ces termes :

« Nous, anciens religieux de l'abbaye de la Trappe, souscrivons au susdit témoignage, pour avoir été les témoins oculaires de toutes les choses qui y sont énoncées, les jour et an que dessus. » Suivaient les signatures (4).

(1) Nous croyons que l'autographe est à la Bibliothèque de Troyes, liasse 2183 des Manuscrits.

(2) Dom Armand-François dit que l'abbé de Rancé, pour donner encore plus d'authenticité à cette pièce, ne voulut pas que son secrétaire signât pour lui, comme il faisait en toute autre rencontre, mais qu'il signa lui-même son nom de la main gauche. Cependant, au bas de toutes les copies de ce certificat que nous avons sous les yeux, au nombre de cinq, on lit ces mots que nous avons ajoutés.

(3) Jugement critique, p. 510.

(4) Id., p. 514.

Dom Armand-François voulut aussi avoir un état des recettes et des dépenses du monastère. Il fit donc assembler tous les officiers de la maison et ceux qui avaient quelque part à la régie des biens. On rendit les comptes en leur présence, et il fut constaté que le temporel était dans un état prospère (1).

L'abbé, muni de toutes ces pièces, partit pour Fontainebleau à la fin d'octobre; il y arriva un matin, et demanda aussitôt une audience au Père de la Chaise. Celui-ci lui envoya son domestique pour le conduire à son appartement. Mme la maréchale de Villeroy y était, il fut introduit immédiatement après elle et resta deux heures. Sur quoi roula ce long entretien ? Si nous voulons nous en rapporter à Dom Armand-François lui-même, le Père de la Chaise, après avoir pris connaissance des pièces dont il était porteur, se serait montré complètement satisfait, et lui aurait proposé l'abbaye de l'Étoile, de l'Etroite-Observance de Cîteaux, qu'il aurait refusée. On lui aurait ensuite fait voir la liste qu'on avait envoyée, et où étaient les noms des religieux destinés à remplir la place qu'il quittait, afin que Sa Majesté en choisît un. Consulté sur celui qui convenait le mieux, il aurait désigné Dom Jacques de la Cour. Le Père de la Chaise aurait ajouté en finissant : « On a accusé la maison de la Trappe d'être favorable aux Jansénistes : il n'y a point de feu sans fumée, et comment est-ce que vous étant en place, ne vous êtes vous pas déclaré ouvertement ?»

« Je n'ai jamais pris parti dans tous ces différends, lui aurait-il répondu, et je me suis contenté, à l'exemple de notre ancien abbé, de suivre les opinions de saint Thomas, sans condamner celles qui lui sont opposées et que l'Eglise ne condamne pas.» « Nous n'en demandons pas davantage, lui répliqua le Père de la Chaise; cependant votre ancien abbé a eu des relations avec ces Messieurs de la nouvelle doctrine. » L'abbé répondit que ce n'avait été que des relations de civilité et de bienséance, mais qu'il n'entrait ni dans leurs sentiments ni dans leur conduite, qu'on en aurait après sa mort des preuves sans réplique (il voulait parler de la fameuse lettre à M. de Tillemont). Voilà en somme ce qui aurait été dit dans le cabinet du Père de la Chaise ; c'est au moins ce qu'affirme l'abbé démissionnaire. Cependant, quelques ennemis de la Trappe ont avancé que, stimulé par les questions pressantes du Révérend Père confesseur du roi, il serait allé bien plus loin ; mais ils n'en ont donné aucune preuve (2).

(1) Jugement critique, p. 520 et suiv.

(2) Montfaucon écrivait à Gattola : « Il ultimo abbate de la Trappa é stato videre il Padre de la Gbaise, confessore del re, e lui a ditto che l'abbatia délia Trappa era un ricovero de Jansenisti. » (Valéry, Correspond, inéd. des Be'ne'd., t. III, p. 50.)

Page 1