‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 383 sur 445 · LIVRE XII, CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE XII, CHAPITRE IV

« Un soir, dit Saint-Simon, que nous attendions à Fontainebleau le coucher du roi, M. de Troyes m'apprit avec grande surprise que l'abbé de la Trappe y était, qu'il avait vu le matin le Père de la Chaise, et dit la messe à la chapelle, et que ce voyage lui paraissait fort extraordinaire et fort suspect; en effet j'appris qu'il avait persuadé que l'esprit de M. de Rancé était tout à fait affaibli, qu'on en abusait d'autant plus hardiment qu'ayant la main droite tout ulcérée, il ne pouvait ni écrire ni signer, qu'il avait auprès de Jui un secrétaire séculier entièrement Janséniste, qui de concert avec M. du Gharmel et Dom Malachie qu'on proposait pour abbé, voulait faire de la Trappe un petit Port-Royal, et que pour y parvenir, il fallait le chasser, parce qu'il était entièrement opposé à ce parti, et que de là venaient toutes les intrigues de sa démission.

« Le Père de la Chaise fut changé du blanc au noir; je ne trouvai plus le même homme : plus de franchise, plus de liberté à parler, en garde sur tout, enfin tellement contraire qu'il fut impossible de le ramener, ni même de se servir utilement de M. de Paris qu'il avait rendu suspect au roi dans cette affaire (1). »

Rientôt cet entretien transpira dans le public : il parut certain que Dom Armand-François n'avait voulu, par cette démarche adroite, que se maintenir dans ses fonctions, en retirant sa démission qu'il se repentait d'avoir donnée. Les personnes pieuses qui savent que l'essence de la vocation monastique consiste dans l'humilité, l'abnégation, le mépris de soi-même, ne furent pas édifiées de ces manœuvres.

« Chez nous, dit saint Rernard, il n'y a que de la peine dans la supériorité, et point de gloire ; nous ne nous en chargeons qu'avec d'extrêmes répugnances, et nous nous en débarrassons avec bonheur; celui qui la regrette prouve qu'il n'avait pas l'âme assez élevée pour en jouir. »

Ce fut la réflexion que l'on fit dans le monde. Mme de Maintenon écrivait à l'archevêque de Paris : « J'ai eu l'honneur de répondre comme vous, quand on m'a dit que l'abbé de la Trappe voulait reprendre sa démission. Rien ne marque plus combien il est indigne de gouverner que le désir qu'il en a (2). »

Ces paroles sont bien dures, et trop dures, il faut l'avouer, mais celui qu'elles frappaient si rudement les méritait bien un peu par l'obstination qu'il mettait à vouloir conserver une place qu'il ne pouvait plus garder.

(1) Mémoires de Saint-Simon, t. II, p. 22(5.

(2) Lettres de Madame de Maintenon, t. IV, p. 155.

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