CHAPITRE V
Les ennemis de l'abbé de Rancé et de la Trappe s'efforcent de présenter la démission de Dom Armand-François sous un jour défavorable; intervention de M" de Noailles et du duc de Saint-Simon; élection d'un nouvel abbé; dénouement final (1698).
Cependant le bruit se répandait que l'affaire de la démission du nouvel abbé de la Trappe n'était qu'une intrigue de Jansénistes, qui voulaient s'introduire dans ce monastère et y dominer en y faisant nommer, pour abbé, un religieux de leur choix appelé Malachie Garnequin, originaire de Savoie. Louis XIV était tellement ombrageux et facile à prévenir sur cet article, qu'on pouvait avoir à redouter une explosion subite, un coup terrible. L'abbé de Rancé, selon l'expression de Saint-Simon, se trouva comme dans une fournaise ardente (1) ; il tremblait de voir disparaître en un instant l'œuvre de toute sa vie, l'œuvre de trente-cinq ans de travaux et de larmes. Il écrivit à l'archevêque de Paris, le 13 novembre : « Il m'est revenu, Monseigneur, qu'il y avait des gens qui ne faisaient point de difficulté de publier que la Trappe était pleine de Jansénistes, et que c'était une cabale de Jansénistes qui pensaient à l'établissement de Dom Malachie. Je puis vous assurer qu'il n'y a point de lieu qni en soit plus exempt que celui-ci, et que c'est une calomnie et une imposture si aisée à justifier, que je ne comprends pas qu'on ait osé l'avancer (2). »
Le temps était précieux, il n'y avait pas un moment à perdre : le duc de Saint-Simon s'était jeté dès le commencement dans cette mêlée, et avec son caractère ardent et tenace, il n'était pas homme à lâcher prise et à reculer. Il se disait le dépositaire d'un secret dont la révélation pouvait perdre à jamais le nouvel abbé de la Trappe.
Il s'agit d'une de ces tristes anecdotes qu'il a racontées dans ses Mémoires avec beaucoup trop de légèreté et sans autre preuve que son propre témoignage. Il prétend avoir eu entre les mains une lettre en chiffres, surprise frauduleusement et dans une rencontre des plus invraisemblables, décachetée par lui avec une indélicatesse peu digne d'un gentilhomme, qu'on ne pouvait interpréter qu'arbitrairement, et qui, par cette interpré-
(1) Mémoires, t. II, p. â24.
(2) Nous avons une copie de cette lettre.
talion même, n'était qu'un tissu des plus grossières ordures et de toutes sortes d'abominations (d). Ce récit a paru si étrange et si romanesque à tous les hommes sérieux qu'on l'a généralement rejeté. « Imaginer, dit Chateaubriand, qu'un religieux de la Trappe ose écrire de pareilles choses, même en chiffres, est une telle absurdité, qu'on ne saurait le croire. » Tous les écrivains de ce temps parlent de Dom Gervaise comme d'un homme remuant, inquiet, à l'humeur guerroyante, mais aucun ne raconte de lui ce qu'en dit Saint-Simon.
On voudrait pouvoir se persuader qu'il ne se servit pas de cette triste lettre, mais il l'affirme si positivement qu'il n'est pas permis d'en douter. « M. de Chartres, dit-il, vint à Saint-Cyr au retour de la cour à Versailles. Je lui envoyai demander à l'entretenir, il me donna le lendemain. Je lui racontai toute l'histoire de la Trappe, ensuite, je lui dis le secret... Il écrivit sur-le-champ àMme de Maintenon, et dès qu'il eut sa réponse, une heure après, il s'en alla chez elle trouver le roi, à qui il parla. C'était un jeudi; le fruit de cette conversation fut que le lendemain, qui était le jour d'audience du Père de la Chaise, où je savais qu'il s'était proposé de se faire ordonner de renvoyer la démission, il eut là-dessus une dispute si forte avec le roi, qu'on entendit leur voix de la pièce voisine (2). »
Les bruits, les récits, les lettres, les pièces officielles elles-mêmes, tout était si embrouillé et si contradictoire, qu'on eût dit une mer confuse, dont les flots, sous le souffle des vents opposés, se forment, se détruisent pour se reformer encore, sans qu'il soit possible de saisir leur véritable direction. Le roi et le Père de la Chaise ne purent s'entendre sur le fond des choses : il y avait pour et contre des deux côtés, et de quoi embarrasser les plus habiles. On convint seulement qu'on écrirait encore à l'abbé de Piancé pour savoir son sentiment par lui-même, si la démission devait être acceptée ou renvoyée, et dans le premier cas, l'avertir de proposer un de ses religieux pour futur abbé. Afin d'être certain de son état et de son avis, le Père de la Chaise chargea son valet de chambre de porter la lettre à la Trappe (3).
On lui avait recommandé d'éviter à tout prix la rencontre de Dom Gervaise (l'abbé actuel). Il arriva exprès fort tard, pour trouver tout fermé, coucha chezM. de Saint-Louis, et le lendemain, à quatre heures du matin, il fut introduit avec sa lettre. Il demeura quelque temps auprès de l'abbé
(1) Mémoires, t. II, p. 224 et suiv. — Journal de Dangeau, t. Vil, p. 202.
(2) Ibid.
(3) Id., ibid.-, — Maupeou, Vie de V abbé de la Trappe, t. II, p. 281 et 282; — Marsoll., t. II, p. 288.