‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 386 sur 445 · LIVRE XII, CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE XII, CHAPITRE V

au monastère du Pin, de l'Observance mitigée de Cîteaux, et il y avait fait profession. Il n'y fut pas longtemps sans regretter sa première solitude ; il écouta et suivit la voix de Dieu qui l'y rappelait, et le 21 janvier 1686, il y fit vœu de stabilité (1). Ayant été longtemps maître des novices, il avait formé les plus excellents religieux de la maison. En qualité de sousprieur, il avait même eu la conduite de la communauté, et on peut dire qu'il avait été constamment l'exemple de ses (frères. Il était à peine de retour de la Bourgogne, où il avait été envoyé pour aider l'abbé Berrier dans la réforme du monastère de Perrecy (2).

Le Brevet de sa nomination parvint le 1er de janvier à l'abbé de Rancé. Le Père de la Chaise y avait ajouté ce billet : « Le roi a apposé aux expéditions de votre successeur quelques conditions qui vous feront assez connaître l'inclination qu'a Sa Majesté de soutenir votre réforme : c'est d'y nommer en règle pendant qu'elle sera observée ; et c'est pour cela qu'il ne se conserve le droit d'y nommer en commende, qu'au cas que vos successeurs viennent à l'abandonner (3). »

L'archevêque de Paris lui en exprima sa joie : « Je puis vous assurer, lui manda-t-il, que le roi a témoigné dans toute cette affaire une estime et une grande considération pour vous. »

Dom Gervaise ayant eu connaissance du Brevet royal ce jour même, assembla extraordinairement la communauté au Chapitre dans la soirée, lui fit ses adieux comme abbé, et remit en même temps à son successeur tous ses pouvoirs pour gouverner la maison, en attendant ses Bulles. Il prononça un discours préparé d'avance pour produire de l'effet. La manière dont le prieur de la Trappe rendit compte de ce discours à l'évêquc d'Horren (in partibus), frère de l'ex-abbé, annonçait de nouveaux orages. « Nous vîmes samedi dernier, disait-il, la plus triste, mais la plus grande action et la plus édifiante qui se soit passée à la Trappe. Ce fut le généreux renoncement de votre cher frère à la conduite de ce monastère, en faveur de celui qui a reçu le Brevet. Quoique celui-ci ne puisse avoir de juridiction qu'après l'obtention de ses Bulles, il se défit de toute son autorité entre ses mains, il lui remit sa personne et sa charge, et alla prendre la dernière place, après une exhortation pathétique qu'il nous fit sur ces paroles du Fils de Dieu : « Encore un moment, et le monde ne me verra plus; pour vous, vous me verrez encore parce que vous vivrez en moi, et que je vivrai au milieu de vous, comme un de vous. » Votre esprit, Monsei-

(1) Portefeuille du R. P. Léon, de Sainte-Catherine, année 1698.

(2) Maupeou, Vie de M. l'abbé de la Trappe, t. II, p. 303.

(3) Le Nain, Vie de M. de Rancé, 1. 1, p. 3G6.

gneur, vous fera bien voir où le sien le porta... La désolation est dans la communauté. Le désespoir en porte quelques-uns à vouloir s'aller jeter aux pieds du roi ; mais il faut que les plus affligés soutiennent les autres, et empêchent ce qui serait inutile. Notre cher abbé est celui qui a plus de force, il vous consolera mieux que moi, qui me veux un mal mortel de survivre à tant d'injustices qu'on lui a faites, et qui l'accableraient, si Dieu ne le soutenait. Du moins, je vivrai pour lui, si je ne puis mourir, et vous verrez que toute ma vie lui sera consacrée, quelque parti qu'il prenne (1). »

Ces dernières paroles étaient comme le présage des tiraillements, des tristes oppositions dont nous serons bientôt les témoins.

Les amis de la Trappe comprenaient bien qu'il était de l'intérêt de cette maison, que Dom Jacques de la Cour, le futur abbé, prît possession le plus tôt possible. Ils choisirent le Frère Chanvier, dont nous avons déjà parlé, pour aller à Rome hâter l'expédition des Bulles et les rapporter sans perdre de temps. M. de Pontchartrain qui le connaissait et l'aimait beaucoup, lui donna de l'argent pour son voyage et une lettre de crédit, la plus étendue qu'il fut possible, pour tous les lieux où il devait passer. Il trouva toute l'Italie remplie de la renommée du grand réformateur de l'Ordre de Citeaux au XVII siècle. Tous ceux qui savaient d'où il venait, ne se lassaient pas de l'interroger, et de l'entendre. Il en fut de même à la cour romaine ; et quelque simples que fussent les récits qu'il faisait des pratiques et de l'austérité de la Trappe, on les regardait comme des merveilles qui étonnaient, et dont on ne croyait plus les hommes capables (2).

Le cardinal dé Bouillon qui était encore à Rome, voulut le loger, le défraya et se chargea de son affaire. Il présenta au Pape la lettre que l'abbé de Rancé lui écrivait : Sa Sainteté la reçut avec une grande bonté et ordonna de délivrer les Bulles gratuitement.

Le frère Chanvier n'eut pas plutôt ses dépêches qu'il ne pensa qu'à partir ; mais le souverain Pontife désira le voir auparavant. On eût dit que c'était une audience très importante, tant elle fut longue. Le Pape voulut apprendre de sa bouche et en détail, ce qu'il avait lu dans le livre des Devoirs et de la Sainteté de la vie monastique. Au récit de chacune des pratiques de la Trappe, il donnait des marques de son admiration par des exclamations et en élevant vers le Ciel ses yeux et ses mains. Enfin, il lui permit de se retirer, non sans lui recommander, à plusieurs reprises, de

(1) Jugement antique, p. 529.

(2) Maupeou, Vie de M. V abbé de la Trappe, t. II, p. 306 ; — Le Nain, 1. 1, p.

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