LIVRE XII, CHAPITRE VII
contentant des mets les plus insipides, se retranchant quelque chose chaque jour, et ne s'arrêtant qu'à ces limites que la Règle ne permet jamais de franchir. Le R. P. abbé, ayant égard à sa grande jeunesse et à la délicatesse de son tempérament, le pressa plusieurs fois de prendre le matin quelque nourriture avant le dîner, et de boire même entre les repas pour calmer les ardeurs de sa poitrine et de ses entrailles; mais il refusa ces adoucissements, parce qu'ils ne convenaient pas, disait-il, à un pécheur comme lui, qui ne devait chercher de rafraîchissement que dans les larmes de la pénitence.
Il ne fut ni moins fidèle à combattre, ni moins heureux à vaincre la paresse. Il fit de sa vie une chaîne d'exercices qui se succédaient les uns aux autres de si près, qu'ils ne semblaient être qu'une seule action. Au jardin, dans les champs, il bêchait autant qu'auraient pu faire deux religieux. Lorsqu'il remarquait, dans quelques-uns de ses Frères, ou moins de force, ou moins d'aptitude à ce genre de travail, il se joignait à eux, afin de leur prêter le secours de son bras de temps en temps, tout en continuant sa propre tâche, ce qu'il faisait avec tant d'adresse et de facilité, qu'on l'aurait pris pour un homme élevé dès son enfance dans les travaux agricoles. Quand il était question de transporter du bois, des pierres, du sable, etc., il s'imposait des fardeaux dont la pesanteur aurait écrasé tout autre que lui.
Il expiait la mollesse de sa couche et de ses nuits mondaines en s'étendant avec bonheur sur sa paille et ses quatre planches. Il tirait alors de son sein un petit crucifix qu'il portait attaché à son cou, et il pleurait des heures entières, jusqu'à ce que le sommeil lui fermât les yeux. Comme les cellules des novices ne sont séparées que par des cloisons de sapin, ses élans, ses soupirs éveillaient ses voisins, qui s'en plaignaient au Chapitre. Il répondait qu'il n'était pas le maître de ses larmes et de ses soupirs, et que c'était là toute sa consolation. Ce qui est plus surprenant, c'est que cet esprit de componction qui ne le quittait point, loin de le rendre avec ses Frères triste et rêveur, lui inspirait une gaité qui, sortant du cœur comme de sa source, semblait se répandre sur tout son visage et dans toutes ses actions. Personne n'a mieux éprouvé que lui la vérité de cette parole d'un ancien Père : que les pleurs de la pénitence renferment une douce joie, comme la cire renferme le miel.
Pour abattre de plus en plus son orgueil, il était sans cesse en quête d'humiliations, comme les mondains sont à la recherche des honneurs et de la gloire. Un\jour, c'était au fort de l'hiver, entrant dans sa cellule, il y trouva un oiseau à demi mort de faim et de froid. Il le prit dans ses mains et le réchauffa de son souffle. A dîner, il lui réserva un petit mor-