‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 398 sur 445 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

L'abbé de Rancé publie un petit traité des Devoirs des chrétiens (1699).

C'était l'abbé de Rancé qui avait attiré et fixé à la Trappe la plupart des religieux de ce monastère ; c'était lui qui avait reçu leurs vœux et leurs serments, qui les avait façonnés à la dure discipline du cloître, qui les avait nourris et élevés comme ses enfants spirituels, et quoiqu'il eût cessé d'être leur abbé, il était toujours leur père. Ils le consultaient indistinctement et à toute heure sur les besoins de leurs âmes. Mais sa faiblesse devint si grande à la fin de l'automne, que souvent il ne pouvait plus entretenir, pas même écouter une conversation. Il écrivit le billet suivant pour être lu en plein Chapitre.

« Dieu sait, mes Frères, la joie que j'aurais de vous voir et de vous parler sur les choses qui concernent votre salut, qui tendent à vous élever à la perfection, à laquelle l'ordre de Dieu vous appelle... J'ai la consolation

(1) L'abjuration solennelle n'eut lieu qu'après la messe.

(2) Elle n'abjura qu'un peu plus tard.

de l'avoir fait jusqu'ici, en particulier, en public, autant qu'il m'a été possible ; cependant quoique ce sentiment soit dans mon cœur plus que jamais, je suis contraint de vous dire que dans l'état où je me trouve, il m'est impossible de satisfaire autant que je le voudrais à cette passion. J'use de ce terme pour vous exprimer sur cela la violence de mon désir. Car quoique mon incommodité paraisse légère, elle consiste dans une douleur vive, qui durant les jours et les nuits, fait que je passe le temps destiné au repos dans des insomnies et des souffrances continuelles. Les journées se ressentent tellement des maux de la nuit, que je me trouve dans un abattement qui souvent ne me permet pas de dire ni d'entendre vingt paroles de suite, sans ressentir des incommodités qui vont jusqu'à l'accablement. Cela m'oblige de vous dire que pour éviter de tomber en des inconvénients plus fâcheux et plus irrémédiables, au lieu de me venir trouver confusément, et dans les heures où je serais dans l'impuissance de vous entendre, ce qui arrive quelquefois, quoique la complaisance que j'ai pour vous m'empêche de vous en rien témoigner ; quand quelqu'un de vous, mes Frères, voudra me voir, il me le fera dire par Dom Maur (l'infirmier), auquel il donnera un billet, et je lui ferai dire le jour et l'heure que je pourrai l'entendre et l'entretenir.»

L'abbé de Rancé était encore plein d'ardeur, quoique brisé par la vieillesse et la maladie; il avait été constamment homme d'action, mais il sentait qu'il n'était plus capable de faire ce qu'il avait toujours fait. Il ne peut se résoudre à être inutile à ses Frères, tant qu'il lui restera un souffle, une parole sur les lèvres. Il leur annonce qu'il leur donnera jusqu'à la fin tout ce qu'il pourra disputer, arracher à ses douleurs et à ses infirmités. Il finissait par cette touchante recommandation qui était comme un adieu anticipé :

« Priez Dieu pour moi, mes Frères, demandez-lui que si je vous suis encore bon à quelque chose, il me rende la santé et la force de m'acquitter des devoirs dont il lui plaira me charger ; sinon qu'il me retire de ce monde, où je ne fais que vous scandaliser par la mollesse de la vie que je mène ; qu'il abrège la tristesse que j'ai de me voir hors la voie de la pénitence dont il m'a donné un amour si sincère, depuis le moment que je me suis consacré à son service ; qu'il finisse mes jours dans la paix et dans un abandonnement sans réserve entre ses mains, afin qu'il me joigne à mes Frères, dont la fin heureuse nous donne tout sujet de croire qu'il a récompensé leur fidélité, et l'attachement qu'ils ont eu à soutenir jusqu'à la mort les rigueurs qu'ils avaient si volontairement embrassées, en leur donnant pour jamais le repos et la gloire des saints, que je vous souhaite,

Page 1