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LIVRE XII, CHAPITRE Vlll

mes Frères, avec autant d'ardeur qu'à moi-même. Ce 22 novembre, jour de Sainte-Cécile, à six heures du soir (1). »

Ainsi l'abbé de Rancé, quoiqu'il ne refuse pas la peine, comme saint Paul, n'est pour ainsi dire plus sur la terre, il est par la pensée dans le Ciel, à côté de ceux de ses frères qu'il y a envoyés.

Ce fut à cette époque, c'est-à-dire à la fin de novembre, que parut son dernier ouvrage intitulé : Traité des Obligations des Chrétiens.

Il l'avait entrepris depuis bien longtemps, pour obéir aux évêques de Luçon et de Grenoble, qui auraient voulu qu'il fit pour les fidèles et les prêtres ce qu'il avait fait pour les moines, c'est-à-dire qu'il leur traçât leurs devoirs avec autant de force, d'autorité et d'onction. Tl se défendit par humilité de rien écrire pour le clergé, n'ayant point mission, au fond de son désert, de faire la leçon aux pasteurs et aux conducteurs des peuples. Il consentit, cependant, à composer quelques instructions pour les

simples chrétiens.

Mais à peine commençait-il son travail qu'il fut forcé de l'interrompre pour répondre aux critiques que l'on faisait de son livre des Devoirs de la vie monastique. Il essaya dans sa dernière maladie de le continuer et de le

finir.

L'abbé de Rancé se demande qu'est-ce qu'un chrétien ? Il répond : C'est celui qui imite Jésus-Christ; il le prouve par l'Écriture, par les Saints Pères et par la raison (2). Il a sur les premiers chrétiens des passages remarquables qui rappellent les plus belles pages de Fleury. « Rien n'égalait, dit-il, la pureté de leurs mœurs et l'intégrité de leur vie, tout y était digne de l'excellence de leur vocation, de l'édification qu'ils devaient à l'Église naissante, aux juifs et aux païens, et la gloire du maître paraissait dans toute la conduite des disciples. S'il arrivait que quelqu'un d'eux tombât dans le péché, on cessait de le regarder comme chrétien, et lorsque les tyrans leur supposaient des crimes pour leur attirer l'aversion puplique, ils ne répondaient autre chose, sinon: Nous sommes chrétiens, il n'y a point de crimes parmi nous.

« Leur charité n'avait point de bornes, elle étonnait les païens, ils avaient peine à souffrir ce qu'ils ne pouvaient ni pratiquer ni comprendre. Ils étaient tous parents, mais par une affinité beaucoup plus étroite, plus noble que n'est pas celle de la nature et du sang. Cette alliance était toute divine; et comme par la grâce de la seconde naissance, Dieu les avait

'1) Le Nain, Vie de M. de Rancé, t. I, p. 369.

fi) Traite abrégé des obligations des chrétiens, par l'auteur deeliTTea de la Vie monastique. Paris, Muguet, 1099, petit in-tc2. — Journal des Savants, 16 novembre 1699.

adoptés pour ses enfants, et qu'il s'était donné à eux comme leur père, ils s'aimaient comme de véritables frères, et se rendaient en cette qualité tous les offices et les assistances que pouvait exiger d'eux une union si sainte. Ils se consolaient dans les maladies et les afflictions avec des soins incroyables. Ils exerçaient entre eux l'hospitalité avec une application si cordiale, qu'en quelque contrée qu'ils allassent, ils n'y étaient jamais étrangers; dans les pays et les régions les plus éloignés, ils trouvaient leurs proches, leurs domestiques et leur propre maison (1). »

Il y a des peintures de caractères qui rappellent la touche forte et énergique de la Bruyère : « Le monde, dit-il, est rempli de faux chrétiens livrés à la vie des sens. On les voit, on les trouve en tous lieux : on est avec eux, on y vit, on y converse et ils portent dans le fond de leur cœur des blessures profondes; ils sont frappés à mort, sans qu'ils s'en aperçoivent. Ils se trouvent dans les assemblées publiques, dans les conversations agréables, dans les divertissements, dans les repas de bonne chère, dans toutes les fêtes. Ils vont aux spectacles, aux comédies, à la chasse ; ils n'ont aucune part aux affaires du monde, ils n'en estiment, ils n'en recherchent que les plaisirs, et fuient les assujettissements, les inquiétudes et les peines qui y sont attachées. Ils se couchent pour ainsi dire, dans leur propre paresse, dans leur inutilité, et s'enivrent de toutes sortes de jouissances dans l'obscurité d'une vie toute animale qui n'a presque plus rien de l'homme que la forme et la figure. »

Combien de chrétiens de nos jours pourraient encore se reconnaître dans ce triste tableau ! Nouveaux Sybarites, ils ne rêvent que les plaisirs des sens et les voluptés de la chair : leur Dieu, c'est leur ventre, et ils ne vivent que pour lui. On pourrait inscrire sur leurs tombeaux, comme autrefois, sur celui de Sardanapale : « J'emporte tout ce que j'ai mangé et tout ce que mon insatiable luxure a englouti ; j'ai méprisé tout le reste: Hœc habeo quœ edi, quœque exsaturata libido hausit; at Ma jacent multaet prœclara relicta; »épitaphe, remarque Aristote, plus digne d'un bœuf que d'un homme: Quidaliud in bovis sepulcro inscriberes?

L'abbé de Rancé voulait que les chrétiens s'animassent, à la vue de grands spectacles de la nature, à aimer et servir le Créateur, et qu'ils vissent dans le monde matériel une image, un reflet du monde mystique. Après une magnifique description du soleil et de ses bienfaits, passant ensuite à la lune. « Elle n'est pas moins admirable, dit-il, dans ses inégalités qui n'empêchent pas qu'elles ne soient constantes, puisqu'elle n'a jamais abandonné les voies qui lui ont été marquées. Elle reçoit sa clarté

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