‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 400 sur 445 · LIVRE XII, CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE XII, CHAPITRE VIII

du soleil, selon ses regards et ses aspects différents; et on peut dire qu'elle fait la joie des hommes, lorsqu'elle se montre à eux dans les obscurités d'une nuit profonde. Les saints l'ont regardée comme une image de l'Église, qui n'ayant point de lumière d'elle-même, reçoit celle qui lui est communiquée par le Saint-Esprit, pour la conduite, pour la consolation et la sanctification des hommes... »

Il y a jusque dans les ténèbres une voix qui crie : « La nuit, dit-il, nous donne une instruction continuelle, lorsque nous tirant un voile sur tous ces objets sensibles que nous avons accoutumé de regarder, comme sont les beautés, les grandeurs et les richesses de ce monde, elle nous apprend qu'il ne faut pas nous y attacher, puisqu'enfin il arrivera une nuit qui n'aura point de jour qui la suive, et qui nous en séparera pour jamais. Le profond silence que nous y trouvons, nous fournit des avantages infinis pour nous occuper des choses éternelles. C'est alors qu'ayant rompu tout commerce avec les créatures, rien ne nous empêche d'en avoir avec Dieu, et de recevoir, par des communications secrètes, les grâces qu'il n'accorde point à ceux qui sont dans le tumulte du monde. »

L'abbé de Rancé aborde la question, déjà controversée de son temps, de l'introduction de la musique dans le lieu saint. Il admet qu'il y a une manière de louer Dieu par des chants de musique, que l'on retrouve jusque dans l'Ancien-Testament, et qui s'est conservée jusqu'à nos jours, où sou: vent les temples et les églises retentissent des voix de ceux qui chantent les louanges du Seigneur et qui emploient pour cela toute sorte d'instruments. Il arrive quelquefois de là qu'une hymne ou un psaume chanté par une voix à qui Dieu a donné la grâce de plaire, touche le cœur et fait répandre des larmes à ceux qui l'écoutent. Ainsi, on ne peut pas douter que la musique religieuse ne puisse contribuer à la sanctification des âmes, en rendant l'amour qu'on a pour Jésus-Christ plus animé, plus vif, plus tendre.

Si la musique peut avoir des effets de bénédiction, lorsqu'on s'en sert avec des vues et des intentions saintes et qu'on n'a rien que la gloire de Dieu devant les yeux, aussi produit-elle des dispositions toutes contraires quand on en use d'une manière humaine et que la nature y cherche sa satisfaction et son plaisir. Elle dissipe, elle dessèche, elle divertit de la fin à laquelle elle devait porter ; au lieu de rappeler en nous l'esprit de Dieu, elle l'en éloigne, elle l'en bannit; car on peut dire qu'il n'est point et qu'il ne peut-être avec cette joie fausse qui est toute dans la nature et dans les sens. Ces inflexions de voix, ces cadences, ces changements de tons, ces reprises, ces mesures, ces règles recherchées avec tant d'art et tant d'étude, font que les paroles les plus pieuses ne mettent dans les esprits et dans les cœurs que des dispositions toutes profanes, et souvent on sort

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d'un lieu et d'une assemblée sainte avec des sentiments et des affections toutes mondaines.

L'opinion de l'abbé de Rancé est celle de saint Augustin, il reconnaît avec lui que, par l'harmonie, les paroles saintes pénètrent le cœur d'une plus vive flamme d'amour, et que nos affections et leurs nuances variées retrouvent chacune sa note dans les modulations, et je ne sais quelle secrète sympathie qui les réveille. Mais s'il admet qu'on puisse se servir du charme sensible de l'oreille pour élever vers le Ciel l'esprit trop faible encore, c'est à condition qu'il ne dégénérera pas en une volupté sensuelle qui énerverait l'âme et l'abaisserait vers Ja région des illusions et des ombres. Car, s'il arrivait qu'on fût moins touché du sens sacré que du chant et de la musique, et que l'un fit oublier l'autre, ce serait sacrifier l'âme aux sens, la voix de Dieu à celle de l'homme.

La charité, qui est le signe distinctif auquel on a toujours reconnu les chrétiens, nous fait un devoir, non seulement d'aimer nos frères, d'en penser et d'en dire du bien, mais encore nous défend d'en croire le mal et de nous en faire les juges. « Plusieurs solitaires de la Thébaïde, disait l'abbé de Rancé, s'étant assemblés, on vint leur dire qu'un de leurs frères avait, depuis peu, commis un grand péché. L'un d'eux s'écria : Ah! qu'il a fait de mal! quelle punition ne mérite-t-il pas! Peu de temps après, le solitaire qui était tombé en faute, étant mort, un ange prit son âme, la présenta à celui qui l'avait si promptement jugée, et lui dit: « Voilà l'âme de cet homme que vous avez condamné ; vous qui vous constituez le juge des vivants et des morts, où voulez-vous que je la mette, dans le Ciel ou dans l'enfer? Le solitaire comprenant ce que l'ange lui voulait dire, se retira dans le fond du désert pour faire pénitence de la légèreté avec laquelle il s'était prononcé contre son frère. »

L'abbé de Rancé n'eut ni le temps ni la force d'embrasser dans son ensemble, de traiter dans ses diverses parties cette vaste matière; il ne put que l'effleurer. Cependant, dans cette esquisse rapide, dans cette ébauche tout incomplète qu'elle soit, on retrouve toujours le même genre, simple et noble, sévère et gracieux dans sa sévérité, facile sans être négligé, même style, assez pur et assez coulant, quelquefois harmonieux, mais qu'on voudrait encore ici plus serré, plus rapide, plus pensé, plus travaillé. Son talent n'avait point vieilli avec lui, et cette dernière production le maintenait au rang où ses premiers travaux l'avaient placé (1). Il n'était

(1) « Quoique ce sujet, dit le Journal des Savants (16 nov. 1699), ait été traité par une infinité d'auteurs, il ne l'avait peut-être jamais été avec autant de clarté, de solidité et d'élégance qu'il l'est dans cet ouvrage, etc. »

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