‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 4 sur 445 · LIVRE VII, CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAPITRE PREMIER

soin et tout le temps nécessaire. Gomme il ne pouvait y travailler que par intervalle , ce ne fut qu'après deux ou trois ans qu'on put en avoir une bonne copie (1).

On conçoit combien cet ouvrage dut être goûté et admiré des bons religieux, aussitôt qu'il commença à circuler dans les cloîtres de la lecture. Ce fut cette admiration même qui faillit le ravir à la postérité, comme on va le voir. Nous avons dit que l'abbé de Rancé avait toujours été attaché cordialement à ses précepteurs, surtout à M. Favier. Celui-ci était déjà venu à la Trappe, une première fois, au mois d'août 1669 (2); il y revint, cette année, malgré son grand âge, et on le combla de marques de politesse, de respect et d'affection (3). Il entendit parler du manuscrit, et demanda avec tant d'instance la permission de le lire, que l'abbé de Rancé ne crut pas devoir la lui refuser ; mais ce fut à la condition expresse qu'il ne le communiquerait ni n'en parlerait à personne. On comprend avec quelle avidité M. Favier dut s'en saisir et le dévorer. Après quelques heures d'une lecture toute d'entrain et d'enthousiasme, entendant la cloche qui l'appelait au réfectoire, il se fit violence pour s'arracher à ces chères pages, et laissa le cahier tout ouvert sur la table de la chambre des hôtes, sans penser à en fermer la porte (4).

Un maître brasseur de Caen, qu'on avait appelé à la Trappe pour monter la brasserie dont on a déjà parlé, aperçut ce cahier sur la table des hôtes. La curiosité l'ayant tenté, il entra et se mit à lire à son aise. Il avait un certain talent, et était bien capable d'apprécier les œuvres d'esprit. Tout absorbé par sa lecture, il ne vit pas l'abbé de Rancé qui était à la porte, attendant M. Favier; et, se croyant sans témoin, il s'écria tout hors de lui-même : « 0 le beau livre sur la sainteté des moines et contre leurs dérèglements! » Sur quelque bruit que fit l'abbé pour lui

(1) Tout ceci est extrait du livre que M. l'abbé Maupeou avait écrit eu réponse aux Entretiens de Timocrate et de Philandre, p. 91. Il voyait souvent l'abbé de Rancé et fréquentait la Trappe. Voir aussi Marsoll., Vie de l'abbé de la Trappe, 1. 11,1. IV, p. 109; — Le Nain, Vie de M. de Rancé, 1. 1, 1. III, p. 207 et 208.

(2) Gonod, Lettres de Rancé, p. 35 et 37.

(3) Il s'était un peu plaint la première fois. — « Je ne sais pas pourquoi vous me dites, lui écrivait l'abbé de Rancé, que nous avons traité MM. de Tillemont et Gérard avec plus de privilège que vous. Dans la vérité, bors le premier, qui parla à son frère encore novice, ils ne parlèrent qu'au religieux qui a le soin de recevoir les étrangers. Ce que je peux vous dire est qu'ils furent ici huit jours et qu'ils ne mangèrent au réfectoire que le dernier jour seulement, quoiqu'ils me témoignassent le désir de ne point manger ailleurs. Je vous supplie de croire que nous vous considérons toujours autrement que les autres, et que, s'il peut y avoir de la distinction, elle sera toujours pour vous, de ma part, et au préjudice de qui que ce soit »

(4) Maupeou, t. II, p. 20; — I.o. Nain, 1. 1, 1. III, c. v, p. 208.

faire comprendre qu'il n'était pas seul, il se retourna, et, sans se déconcerter, il lui dit : « Je n'ai jamais rien lu de si beau et de si admirable! le livre de l'Imitation n'est pas plus touchant (1). » Chose étonnante! c'était un protestant qui parlait ainsi : Dieu l'ayant permis pour la confusion de tant de cénobites relâchés, qui ont dédaigné de le lire, ou qui ne l'ont lu que pour en condamner les principes et en flétrir la doctrine.

L'abbé de Rancé prévit les conséquences d'une pareille aventure : il craignit que cet homme n'allât publier dans le monde qu'il s'érigeait en censeur des moines, lorsqu'il ne pensait qu'à instruire ses frères. Pour que ces cahiers ne fussent plus exposés à tomber sous une main étrangère, il s'en empara et vint hardiment les jeter au feu dans l'appartement où était Dom Rigobert. Il les regardait brûler d'un visage riant, tenant le pied dessus pour qu'aucun ne pût échapper.

M. Favier, survenant à cette scène, comprit, par les signes que lui fit Dom Rigobert, qu'il s'agissait du manuscrit dont il avait commencé la lecture, et il se précipita pour l'arracher aux flammes qui n'avaient pas encore pénétré toute l'épaisseur du papier. On en sauva quatre-vingts ou cent feuilles plus ou moins endommagées. Alors, reprenant l'ancienne autorité qu'il avait autrefois sur lui durant son enfance, M. Favier Iuj adressa quelques reproches assez durs : « Voilà, lui dit-il, une belle action que vous faites-îà, M. l'abbé! n'avez-vous point honte?.... Vous venez de céder à une tentation dont vous devriez rougir, et vous en riez; vous devriez en faire pénitence, puisque vous réjouissez l'enfer qui en bat des mains : ce sera une tache éternelle à votre vie, si vous ne la réparez au plus tôt (2). »

Il écouta ces rudes paroles avec toute la patience et l'impassibilité d'un chrétien que les reproches les plus sanglants ne peuvent atteindre, quand il ne croit pas déplaire à son Dieu.

Mais comment réparer ce que le feu avait détruit?.... Ses religieux employèrent prières, supplications , instances, larmes et tout ce qu'ils crurent le plus capable de toucher le cœur de leur père et de leur maître , afin de le fléchir et de le décider à refaire, pour ainsi dire, un ouvrage qui avait causé dans leur désert une joie qu'on ne peut exprimer, et renouvelé leur ferveur. Il crut devoir céder ; mais en leur déclarant sa résolution, plus ferme que jamais , de n'en laisser rien publier. A peine fut-il recomposé à l'aide des fragments et des notes dont nous avons parlé, ainsi que des

(1) Maupeou, t. II, 1. iv, p. 26. Ce maître brasseur s'appelait de Bonnefoy.

(2) Le Naiu, Vie de M. de Rancé, t. II, 1. III, c. v, p. 208 et 209; — Maupeou, Vie de M. l'abbé de la Trappe, 1. IV, p. 26 et 27.

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