LIVRE VII, CHAPITRE PREMIER
débris de la première copie épargnés par le feu , qu'il en ressentit comme des remords, et que la pensée lui vint encore de le brûler et de le détruire pour jamais (1). Il tremblait qu'un écrit qui nétait destiné qu'à ses religieux, ne finît par pénétrer dans le monde et n'y fit de l'éclat.
Il y avait à la Trappe un séculier appelé Maisne, originaire de Châtillon-sur-Seine, et qui avait été longtemps premier clerc chez M. Louis, avocat au Grand-Conseil, rue des Cinq-Diamants, à Paris (2). Dégoûté du monde, il était venu un jour annoncer à son patron qu'il était résolu de le quitter pour se faire Trappiste. Quelques infirmités ne lui avaient pas permis d'être admis au nombre des religieux; alors, il avait demandé, comme une grâce, d'être reçu parmi les Donnes, c'est-à-dire' ceux qui, sans faire de vœux, se donnaient à la maison pour y prier et y travailler selon leurs forces.
« C'était, dit Saint-Simon, un homme qui avait beaucoup de lettres, infiniment d'esprit, de douceur, de candeur, et l'esprit le plus gai et le plus aimable (3). » Voici ce qu'en dit un pèlerin qui l'avait vu et entendu, à la Trappe, vers l'an 1688 : « Pour vous faire le portrait de M. Maisne, c'est un homme de quarante-cinq ans, d'une taille médiocre, un visage long, de grands traits et de gros yeux à fleur de tête, avec des lèvres épaisses; et, pour le peindre d'un seul trait, c'est une physionomie pareille à celle de M. l'abbé Ménage. Son habit est une grosse bure, une cravate de toile de coton et une perruque courte, avec une grosse calotte grise qui lui couvre les oreilles , à cause du voisinage des étangs et de l'humidité de l'air. Pour l'esprit, il l'a d'une délicatesse au-dessus de tout ce qu'on peut dire, un sens droit et juste, beaucoup de présence et de facilité, des expressions vives et agréables, et un certain tour qui marque beaucoup d'imagination (4). »
L'abbé de Rancé prit M. Maisne pour son secrétaire. Il lui dictait souvent les réponses qu'il avait à faire, le chargeait de prendre à la bibliothèque les notes dont il avait besoin, de tenir les comptes des recettes et d(!s dépenses de la maison, de recevoir quelquefois les étrangers. Ce fut bientôt un personnage important, non précisément par son emploi et la confiance dont il jouissait, mais par son esprit, sa politesse et les grâces de sa conversation qui charmaient tous ceux qui venaient à la Trappe. Nous avons retrouvé une quinzaine de ses lettres, qui renferment des
(1) « U voulut le brûler une seconde fois, » dit Le Nain, t. I, p. 209.
(2) Portefeuille du R. P. Léonard de Sainte-Catherine, Bibliolli. Imp.
témoires, t. II, p. 225.
(4) Relation d'un voyage à /a Trappe, p. 487, t. IV des délations.
beautés de premier ordre; ce sont comme des éclairs de cette brillante intelligence cachée dans la nuit du cloître.
M. Maisne fut souvent un auxiliaire très utile à l'abbé de Rancé. Ce dernier lui fit écrire sous sa dictée presque tout l'ouvrage dont nous venons de parler, et lui permit d'en tirer deux ou trois copies qui circulèrent dans le cloître. Mais il n'était pas sans inquiétude de conscience à ce sujet. Plus ses doctrines monastiques , plus ses pratiques étaient sévères et éloignées des coutumes alors presque généralement suivies, plus il craignait de s'être trompé. Il sentit le besoin de consulter un homme de sagesse, de science et d'autorité. Il ne lui fallut pas réfléchir bien longtemps pour voir qu'il ne trouverait jamais personne qui fût plus capable, plus compétent, plus discret et plus bienveillant que Bossuet. Il se proposait de lui communiquer un jour son manuscrit; mais combien ne dut-il pas être étonné, lorsqu'il apprit qu'il en avait une copie, qui lui avait été adressée par quelqu'un qui ne voulait pas être connu. Il chercha vainement à savoir comment la chose s'était faite ; le secret fut si bien gardé, qu'il ne put rien découvrir (1). Il se contenta de conjurer le prélat de lui dire son avis sur le fond des matières et des choses, et sur les instances que ses religieux lui faisaient pour livrer l'ouvrage à l'impression , ce qui lui répugnait absolument.
Bossuet avait déjà fait trois ou quatre voyages à la Trappe, avant d'être évêque; ses lettres montrent assez que son intention était d'y passer quelques jours tous les ans. S'il ne put pas toujours exécuter ce pieux dessein , au moins est-il certain qu'il est venu à la Trappe environ dix ou douze fois (2), y restant chaque fois l'espace de huit jours. Il y revenait toujours avec un nouveau bonheur : ce qui lui faisait dire , que c'était le lieu où il s'aimait le plus après son diocèse. Il écrivait que ces douces retraites étaient une des joies de sa vie (3).
S'il trouvait d'abondants aliments pour sa piété dans une communauté si bien réglée et si animée de l'esprit des saints, celle-ci ne recevait pas une moindre édification de la vie qu'y menait un si grand prélat. Il assistait à toutes les régularités, à commencer par Matines. La manière si digne et si solennelle dont il voyait célébrer les offices divins avait un
(1) Bossuet a dit : « On m'a mis votre ouvrage entre les mains... J'ai dit à M. l'archevêque de Paris que j'avais eu le livre sans votre participation » — On n'a rien
pu savoir de plus, comme nous le voyons par les lettres de l'abbé de Rancé.
(1) M. deBausset n'en compte que huit (t. XX, p. 308 des Œuvres, édit. Besançon, J 841 ) ; il ignorait toutes celles antérieures à 1682, dont parle M. Floquet (Etudes sur Bossuet, t. III, p. 438 et 439).
(3) Voir les Lettres de Bossuet, et Le Dieu, Mém. et Fragm., p. 199 (édit. Guett).