‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 402 sur 445 · LIVRE XII, CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE XII, CHAPITRE IX

L'abbé de Rancé se représentait Marie comme élevée entre le Ciel et la terre afin d'intercéder pour nous. « On ne peut pas douter, disait-il, que nous n'ayons en elle une protection puissante. Jésus-Christ est le médiateur entre Dieu et les créatures, et il se peut dire qu'elle est médiatrice entre Jésus-Christ et les hommes : c'est par elle qu'il prend plaisir à nous communiquer ses grâces ; c'est elle qui sollicite et presse sa miséricorde en notre faveur, qui apaise sa colère lorsqu'elle est irritée, qui désarme son bras lorsqu'il est prêt de nous frapper. Enfin, elle est l'étoile de notre navigation , et pourvu qu'on ne la perde point de vue, il n'est pas possible qu'elle ne soit heureuse (1). »

Il la regardait comme le grand refuge des pécheurs. Hélas ! il en avait fait l'expérience, et il se rappelait ce qu'il avait été lorsqu'il disait : « Que vide dans la vie d'un chrétien quand il n'a pas soin de s'adresser à la Vierge ! A quoi se prendre quand on ne se sent ni assez fort, ni assez digne pour aller droit à Jésus-Christ (2) ! »

Il se plaisait à répéter qu'on ne pouvait ni trop la chérir ni trop la vénérer. Il s'écriait souvent : « Peut-on aimer Jésus-Christ, et ne pas aimer celle qui a eu plus de part à sa charité et à sa tendresse que n'en ont eu ni les hommes ni les anges, j'entends sa sainte mère? Cette distinction d'honneur, de gloire et de sainteté qui la relève au-dessus des créatures, lui mérite de notre part un respect, une révérence particulière (3)... »

Les Jansénistes ne passaient pas pour dévots à la Sainte Vierge; or, aux yeux de l'abbé de Rancé, c'était un signe de réprobation, car Jésus et Marie étant inséparablement unis, on ne peut se séparer de l'un sans abandonner bientôt l'autre. « En vérité, disait-il, depuis qu'on sait que le monde entier ne subsiste que par le mérite de l'Incarnation, que c'est le fondement du salut des hommes et la porte du Ciel, je ne vois pas par quelle présomption et par quelle témérité on prétend pouvoir y entrer sans révérer celle dont Dieu s'est servi pour nous en donner l'entrée... Si la rédemption est le prix du sang de Jésus Christ , peut-on ignorer la relation qu'il y a entre ce même sang et celui de la mère dont il a été formé? Peuton ignorer qu'elle est si intime, que, selon le sentiment des Pères, la chair du Sauveur est la même que celle de Marie : caro Christi, caro Mariœ? et par conséquent l'indifférence que l'on aurait pour la mère ne saurait manquer de retomber sur le fils... »

« Nous ne saurions, ajoutait-il, mes très chers Frères, nous adresser à

(1) Maximes, 1™ partie, p. 157.

(2) Id., p. 251.

(8) Id.,p. 223.

elle avec trop d'application et d'assiduité. Vous me direz peut-être que vous chantez tous les jours des hymnes et des cantiques à sa louange; je vous répondrai que c'est une bonne chose, mais que vous ne devez pas en demeurer là , et que vous ne vous acquittez point de ce que vous lui devez en qualité de religieux, et de religieux de l'Ordre de Cîteaux, si, outre ces prières et ces suffrages publics et communs, vous n'avez encore quelques pratiques particulières par lesquelles vous l'honoriez en vous adressant à elle : comme la récitation du Chapelet, les Litanies, des aspirations de cœur vers elle, comme vers notre protectrice, en lui disant du plus intime de votre âme : In tesunt oculi nostri, ne pereamus , Virgo benedicta!

« Je vous dirai , mes Frères, pour ce qui me regarde , que je tiendrais une journée perdue et très mal passée si je n'avais trouvé quelques moments pour recourir à elle, en lui recommandant mon salut. C'est aussi ce que je vous exhorte à faire, et de quoi vous ne sauriez vous dispenser sans vous éloigner de mes intentions ; puisque , comme je vous l'ai dit, la dévotion à la Sainte Vierge est un des plus puissants secours que Dieu vous ait mis en main pour votre sanctification (1). »

A toutes les principales fêtes de Marie, l'abbé de Rancé se faisait un devoir d'entretenir ses religieux de la puissance et de la gloire de cette tendre Mère. Il la leur présentait comme le modèle de toutes les vertus chrétiennes et monastiques. Il leur disait qu'elle était comme un miroir exposé aux yeux des fidèles..., que c'était de cette source si abondante et si féconde qu'ils devaient prendre les instructions, les vérités, les lumières sans lesquelles il n'y a point de religion véritable ; enfin , le flambeau qui devait les éclairer, la clarté à la faveur de laquelle il fallait marcher , la pierre de touche qui faisait discerner ce qu'il y avait de bon et de mauvais dans les actions.

« Si vous voulez, mes Frères, ajoutait-il, recevoir de véritables utilités de ce grand exemple, il faut que vous choisissiez dans cet abîme de grâces, dans cet Océan de toutes sortes de biens, de bénédictions et de richesses, celles qui sont plus propres et plus essentielles à votre état. Afin que vous vous en fassiez une application qui soit juste et utile, je vous dirai que, parmi toutes ces vertus innombrables dont il a plu à Dieu de parer et de remplir l'âme de Marie, comme le firmament d'une multitude infinie d'étoiles brillantes, j'y en remarque quatre principales qui doivent être considérées comme le fond , l'essence et la vérité de votre profession , je veux dire l'amour de la retraite, la pureté de cœur, l'humilité et l'obéissance (2).»

(1) Le Nain, Vie de M. de Rancé, t. II, p. 486.

(2) Conférences, t. IV, p. 302.

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