LIVRE XII, CHAPITRE IX
Il remettait souvent les vêtures et les professions des novices aux fêtes de la Sainte Vierge, et il en faisait les plus heureuses et les plus touchantes applications. Un jour de fête de l'Assomption, il disait à six postulants qui prenaient le saint habit : « Vous ne pouviez, mes Frères, trouver une circonstance plus favorable pour l'engagement que vous allez prendre, que le jour auquel nous célébrons le triomphe de Marie; et il ne se peut qu'elle n'ait de la joie de vous voir entrer dans un état qui repose sur l'humilité qui lui a été toujours si chère. Elle a porté cette vertu à un si haut degré d'excellence et de perfection , selon la pensée et les paroles de saint Bernard , qu'elle a mérité que le Verbe éternel descendît dans son sein et qu'il jetât sur elle des regards d'une bénédiction infinie : Digna plane quam respiceret Deus. C'est cette vertu qui l'élève aujourd'hui à un si haut comble de gloire, qu'il n'y a rien au-dessus d'elle que celui qui ne peut être au-dessous de personne. C'est de ce trône si lumineux et si élevé qu'envisageant nos besoins, elle s'emploie en notre faveur auprès de Dieu par une intercession continuelle (1).,»
L'abbé de Rancé profitait de toutes les occasions pour témoigner combien étaient grands son amour et son respect pour la Sainte Vierge. Il ne prononçait jamais l'auguste nom de Marie sans incliner la tête ; et s'étant aperçu un jour qu'un de ses religieux y avait manqué, il le reprit avec tant de vivacité et de force, qu'il fit trembler tous les Frères réunis. « Quoi! s'écria-t-il, pouvez-vous entendre prononcer ce saint nom comme un nom commun! Ah! si vous aviez vu un rayon de l'éclat qui environne cette reine des anges,vous seriez également saisi de frayeur et d'admiration, et je doute que votre âme en pût supporter l'éclat sans se séparer de son corps (2). » Pendant qu'il parlait ainsi, son visage paraissait tout enflammé.
Pour montrer aux étrangers que la Trappe était consacrée à la Sainte Vierge et que cette maison lui appartenait , il avait fait placer son image au-dessus de la grande porte d'entrée avec ce quatrain :
Oh ! qu'il est consolant pour un pauvre pécheur, Qui fuit le monde et vient ici choisir sa place, Pour fléchir le courroux d'un juste Dieu vengeur, D'y trouver en entrant la Mère de la grâce !
Nous avons déjà vu qu'on avait élevé la statue de la Vierge sur le contreretable du grand autel de l'église, que de la main gauche elle tenait Jésus
(1) Confér.,1 IV, p. 240.
(2) Le Nain, t. II, p. 485.
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enfant , et de la droite un pavillon suspendu dans lequel reposait le Saint- Sacrement, avec ces vers gravés au bas :
Toi qui viens animé de l'esprit de la foi, Afin de recevoir le sacré pain de vie, Mange-le dignement, chrétien, et souviens-toi Qu'il est pétri du sang le plus pur de Marie.
L'abbé de Rancé brûlait de l'ardeur de faire connaître et aimer la Sainte Vierge non seulement dans sa maison, mais encore au dehors : il en parlait dans ses entretiens, ses écrits, et dans ses lettres: ses paroles étaient autant de charbons de feu qu'il jetait dans les cœurs. «Vous parlez, lui répondait un jour l'évêque de Limoges, avec tant de dévotion et de tendresse filiale de la très Sainte Vierge et du culte qu'elle s'est acquis dans votre abbaye, que j'ai cru devoir faire lecture de votre lettre à des personnes qui étaient auprès de moi lorsque je la reçus (1). »
Parti des montagnes de la Judée, le culte de la Vierge, semblable à un ruisseau formé à sa naissance des larmes d'une roche inconnue, s'est agrandi dans son cours; il s'est élargi, il s'est dilaté en traversant les âges, et au XVIIe siècle il couvrait l'univers de ses bienfaits. L'abbé de Rancé savait bien que les enfants de Cîteaux, au XIIe siècle, s'étaient mis à la tête des peuples et les avaient amenés aux pieds de la reine des anges et des hommes. Il voulait que ses Trappistes , dans leur modeste sphère, continuassent le premier Citeaux en s'enrôlant , comme leurs prédécesseurs , sous la blanche bannière de Marie , élargissant le cercle de son influence céleste, mettant leur vie et leur salut sous sa puissante protection, regardant comme un jour perdu celui où ils ne lui auraient pas témoigné leur amour, faisant retentir les voûtes de leur église des cantiques de ses gloires, et ajoutant de nouveaux anneaux à l'interminable chaîne de ses louanges et de ses bénédictions. C'est ce qu'ils accomplirent fidèlement, et la Sainte Vierge confondit le père et les enfants dans le même amour, la même protection. Nous savons maintenant pourquoi la Trappe, battue sans cesse pendant quarante ans des plus violentes tempêtes, ne s'abîma pas dans les flots : elle ne pouvait périr , guidée et défendue qu'elle était par celle qu'on appelle Y Etoile des mers.
(1) Le Nain, Vie de M. de Rancé, t. II, p. 488.