‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 404 sur 445 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

De l'état et des souffrances de l'abbé de Rancé durant les derniers mois de sa vie ; de son compagnon de douleur.

Tout semblait annoncer que l'abbé de Rancé était arrivé aux dernières limites de sa vie. Le courage ne manquait pas à son âme, mais son corps était affaissé, abattu, au point qu'il ne paraissait pas pouvoir tenir contre le plus léger souffle de la mort. La victime vivait non pas tant pour vivre que pour souffrir, parce qu'il lui manquait encore quelque chose afin que son sacrifice fût complet.

L'humeur qui s'était jetée sur sa main droite devint plus abondante et plus acre; elle rongea ce qui restait de muscles et de jointures; quelques os se disloquèrent. Comme elle était pansée régulièrement avec beaucoup de soin, la gangrène ne s'y mit pas; mais il ressentait jour et nuit des souffrances qui ne peuvent s'exprimer (1). Lorsque la nature épuisée succombait de lassitude et qu'il y avait un commencement de sommeil, il était aussitôt interrompu par une toux violente, qui lui répondait à la main malade par les plus douloureux élancements. Outre ces maux, capables de briser l'homme le plus robuste, il était souvent tourmenté de coliques violentes, de fluxions et de rhumatismes aigus. Sa faiblesse était extrême, car il n'y avait aucune nourriture, aucun breuvage, qui ne lui fût comme du fiel et de l'absinthe. A peine pouvait-il prendre chaque jour deux onces de pain, avec un peu de beurre et quelques cuillerées de bouillon.

Dans cet accablement, il n'avait point de position qui lui convînt : de quelque côté qu'il voulût reposer, il semblait que ce fût sur des épines qui lui perçaient les chairs. Il était réduit, depuis deux heures du matin jusqu'à sept heures du soir, à rester assis sur sa chaise de paille, sans oser presque faire le moindre mouvement.

Il conservait toujours la paix et la douceur de son cœur. Lorsque ses Frères venaient le voir, il les recevait avec un visage serein et calme, avec beaucoup de bonté et de politesse. Il ne leur parlait jamais de ses souffrances que pour en dissimuler la gravité. Il ne recherchait point la triste

(1) On lit ces détails dans un ouvrage intitulé: Portrait du R. P. Armand-Jean Le liouthillier, p. 79, § VIII.

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consolation d'être plaint ; mais l'on s'apercevait, malgré lui, de la violence qu'il se faisait, au changement qui paraissait sur son visage (1). Lorsqu'on lui disait que l'on compatissait à ses maux, mais que la résignation avec laquelle il les supportait était d'une grande édification, il répondait : « Par la grâce de Dieu, je ne m'impatiente pas ; toutefois, je suis si éloigné d'endurer ces légères douleurs avec les dispositions des saints, que j'ai bien sujet de craindre que ce ne soit sans aucun mérite. » Il*se recommandait ensuite à leurs prières, ajoutant que Dieu le châtiait dans sa miséricorde, et qu'un siècle de tourments en cette vie n'approchait pas d'un moment des peines que souffraient ceux qui, après leur mort, se voyaient privés de Dieu (2).

Ses Frères étaient si pénétrés de ses paroles, toutes de feu, qu'ils fondaient en larmes, et ils y étaient d'autant plus sensibles, qu'ils voyaient la peine qu'il avait à parler, et que chaque mot lui coûtait une douleur. Il était quelquefois forcé de ne répondre que par son silence, mais alors ses seuls regards perçaient les cœurs.

Toutes les fois qu'il arrivait à l'infirmerie de nouveaux religieux malades, il se faisait porter près d'eux, quoique souvent plus malade qu'eux, et, d'une voix brisée mais toujours vibrante, il s'efforçait de les animer à souffrir avec patience et même avec joie, leur montrant par les Ecritures que la perte de leur vie était un véritable gain. Gomme il joignait l'exemple à la parole, et qu'il souffrait lui-même comme il apprenait aux autres à souffrir, il n'y avait point de sentiments, quelque élevés qu'ils fussent au-dessus de la nature, qu'il ne pût leur inspirer. Lorsqu'ils étaient prêts de mourir, il ne les quittait pas un seul instant. A genoux près de la paille sur laquelle ils étaient étendus, le sang quelquefois coulant de ses plaies ouvertes par les efforts qu'il faisait, il les exhortait au dernier combat. Ainsi, le général d'armée, blessé à mort et gisant à terre, se soulève, et, appuyé sur le tronçon de son épée, encourage encore ses soldats à mourir courageusement pour la patrie. On a vu de pauvres agonisants qui, ayant perdu la connaissance et la parole , recouvraient l'une et l'autre au seul son de sa voix, et lui témoignaient par un dernier sourire le bonheur qu'ils avaient de l'entendre et de l'avoir près d'eux à cet instant suprême.

Dans les premiers temps, malgré sa faiblesse, il allait encore tous les jours à la messe, soutenu par un Frère et un convers. Il commençait par adorer la très sainte Trinité, et s'appliquait ensuite au saint sacrifice avec

(1) MarsolL, t. Il, p. 303.

(2) Id., ibid.y p. 304 et 305.

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