LIVRE XII, CHAPITRE X
une grande dévotion, et il disait qu'il fallait préférer cette manière d'y assister à toutes Tes autres. Voici les prières qu'il répétait le plus souvent : « Jésus-Christ, sauveur du monde, ayez pitié de moi! Christe, salvator mundi, miserere mei! » Ou bien : « J'ai péché contre vous seul, tibi soli peccavi. » El ensuite: « Créez en moi un cœur pur, et renouvelez dans mes entrailles l'esprit de justice. » Et quelquefois il se jetait à terre, il se prenait à la croix, comme le naufragé à une planche de salut, en redisant: « Nous vous adorons, ô Christ! et nous vous bénissons parce que vous avez racheté le monde par votre sainte croix (1). » Il y avait dans ses prières des soupirs et des larmes; elles étaient accompagnées d'une douceur, d'une modestie, d'un recueillement qui n'étaient pas de la terre, et de quelque chose dans la figure qui était plutôt d'un ange que d'un homme.
Lorsqu'il ne lui fut plus possible de se faire transporter à l'église, il voulut qu'on lui apportât dans sa chambre la sainte Eucharistie, principalement les fêtes et les dimanches : regardant chaque jour comme le dernier de sa vie, il la recevait comme le viatique de son passage du temps à l'éternité. Quand son état ne lui permettait pas absolument de s'unir au bien-aimé de son cœur, c'était une désolation, et il ne lui fallait pas moins de force pour supporter cette privation que ses plus grandes douleurs (2). On rencontre quelquefois dans la nature deux plantes de même espèce qui sont tellement accolées et entrelacées qu'elles semblent n'en faire qu'une; elles croissent ensemble, elles luttent ensemble contre les vents et les orages, elles périssent ensemble. Il est pareillement des hommes dont les âmes sont si unies et si sympathiques à d'autres âmes, qu'elles paraissent vivre de la même vie, et la mort ne peut en frapper un sans tuer l'autre du même coup. Tel était le Frère Dom Maur pour l'abbé de Rancé. Il s'appelait dans le monde Pierre Mouchin, fils d'un négociant de Paris.
Après avoir fait ses humanités chez les Jésuites et sa théologie à Saint- Magloire, il étudiait en Sorbonne lorsqu'il alla passer ses vacances chez un de ses oncles, curé de Mesleraut, au diocèse de Lisieux, entre Séez et Alençon. Arrivé à Chartres, il y vit M. l'abbé Félibien, qui connaissait beaucoup la Trappe et qui l'engagea fortement à la visiter en passant. 11 lui remit en même temps une Relation de cette maison, composée par son père, le savant André Félibien. Cctle lecture piqua vivement sa curiosité, et il étail à peine chez son oncle qu'il lui demandait la permission d'aller voir la Trappe. Celui-ci, qui avait cru remarquer en son neveu du penchant
(1) Maupeou, t. II, p. 325.
(2) Id., p. 329.
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pour la vie solitaire, fit ce qu'il put pour l'en détourner; il n'y consentit à la fin qu'après lui avoir fait promettre qu'il reviendrait. Cette précaution n'était pas inutile, car le jeune Mouchin fut si touché de la vie et des exercices des religieux de ce monastère, qu'il y serait resté pour toujours sans la parole qu'il avait donnée à son oncle. Mais l'impression fut ineffaçable ; il l'emporta partout avec lui, et il ne cessa depuis de soupirer vers ce saint lieu, où, disait-il, on servait encore Dieu en esprit et en vérité (1).
Au commencement du printemps de 1682, la grâce agit si puissamment sur son âme, qu'il ne lui fut plus permis de résister plus longtemps. Son directeur, le R. P. de la Tour, supérieur de Saint-Magloire, crut devoir le laisser aller du côté où l'emportait le souffle d'en haut. Il sortit de Paris la nuit, sans avoir dit adieu à ses parents, laissant deux lettres pour son père et sa mère séparément, et une troisième pour son frère, sans toutefois faire connaître le lieu où il se retirait. Il arriva à la Trappe le 1er mai, et demanda aussitôt à y entrer comme postulant. Il avait le front si candide, l'œil si calme, le regard si limpide, l'air si ingénu, la physionomie si angélique, que l'abbé de Rancé, quoique toujours en garde contre la chair, fut charmé des agréments de sa personne, d'autant plus qu'ils étaient accompagnés d'une humilité et d'une modestie extraordinaires. Il lui ouvrit sans hésiter les portes du noviciat.
Cependant, on sut bientôt que le jeune Mouchin était à la Trappe; son oncle le curé, qui était alors dangereusement malade, lui fit écrire par son vicaire de ne pas contrister ses derniers jours, et de revenir près de lui recevoir la résignation de son bénéfice, qui valait plus de deux mille livres de revenu annuel. M. Mouchin, le père, accourut de Paris, résolu de faire les derniers efforts pour arracher de là son fils, à quelque prix que ce fût. Il y eut une entrevue, et dans cette entrevue des larmes et des sanglots, les caresses les plus séduisantes et les plus sanglants reproches ; mais la nature eut beau faire, elle fut forcée de reculer impuissante devant la grâce. Et ce qu'il y a de plus admirable, c'est que le père fut tellement touché de l'exemple et des paroles de son fils, qu'il déclara, en sortant, que s'il eût été libre il se serait fait trappiste.
Après sa profession, il fut nommé successivement réfectorier, sacriste, infirmier. Dans ces dernières fonctions, comme il consultait moins ses forces que son cœur lorsqu'il s'agissait de secourir ses Frères, il se vit bientôt lui-même au rang des malades. Sa charité seule l'avait soutenu jusqu'alors ; mais il n'était guère possible qu'une poitrine aussi faible que
(1) Relation de la vie et de la mort de Dom Mouchin, t. III des Relat., p. 46 et 113.